4 juillet 2008 

Notre fédération, depuis son origine, a fait de la défense de l'éthique taurine un objectif prioritaire et, dans cet esprit, nous avons toujours milité pour que le premier tiers de la corrida retrouve sa pleine signification, sa vérité profonde, son incomparable éclat. Nous sommes persuadés que si quelques modifications du règlement qui s'applique au tercio de piques peuvent être bienvenues, il est encore plus important de faire évoluer les esprits et les comportements, ne serait-ce que pour respecter des prescriptions systématiquement violées..

Nous avons à accomplir avec la participation de tous nos clubs un inlassable travail de pédagogie. Le tercio de pique doit, avant tout, retrouver l'intérêt du grand public, ce n'est qu'à partir de là que les professionnels ne le saboteront plus. Rendons grâce à des plazas comme Vic ou Céret qui regroupent les amateurs d'authenticité, et où nous pouvons voir, encore, des piques. Remercions Stéphane Fernandez Meca qui a su intéresser un très large public au premier tiers. Félicitons-nous de posséder en France, avec les cavaleries Ayral et Bonijol, des chevaux de pique exemplaires…

Nous avons à poursuivre un travail d'intense communication car, en fin de compte, tout ce qui est relatif au premier tiers est généralement méconnu et très mal compris.

Aujourd'hui, nous vous proposons, ci-après, de très intéressantes considérations de Marc Roumengou, toujours aussi documenté et rigoureux, sur les piques et les butoirs.

D'autre contributions suivront, traitant, par exemple : des piques montées à l'envers, de la nécessité d'au moins deux piques, de la région anatomique du toro que la pique devrait impacter, des lésions provoquées par des piques mal placées, de la durée d'une pique, des effets de la carioca et du "marteau-piquage", de la relativité des deux raies concentriques, des mises en suerte au cheval et des quites….

Après le texte de Marc Roumengou, en fin de page, vous trouverez des liens qui renvoient à des articles sur certains de ces sujets.

À PROPOS DE PIQUES ET DE BUTOIRS

Lorsque l’on veut parler de la pique utilisée en corrida et en novillada, il est indispensable de rappeler quelques définitions et quelques faits. Les textes réglementaires sont parfaitement clairs :
- la pique est une pyramide d’acier, aiguisée à la pierre à eau ;
- elle est suivie d’un butoir ou heurtoir (esp. : tope), puis d’un croisillon.
Deuxième rappel de définition : tope = butoir ou heurtoir. Il s’agit d’une pièce ou dispositif d’arrêt, et s’il ne remplit pas son rôle, on aboutit à une catastrophe.

Si c’est une catastrophe ferroviaire, elle est évidente et spectaculaire ; ici, à Paris Montparnasse, le 22.10.1895, un mort et six blessés graves.
La catastrophe tauromachique a lieu quand le butoir ne remplit pas son rôle et pénètre dans la blessure. Elle est aussi évidente et d’extrême gravité, mais elle n’est pas spectaculaire, même pas visible.
Voilà qui répond à une question récemment posée sur un site Internet : « Le tope doit-il pénétrer ou non ? ». Il faut ajouter que les picadors veillent toujours à ce qu’il pénètre ; c’est ce qu’ils appellent « mettre les cordes. » ; ils n’ont pas de mal à y parvenir. Quant à l’autorité rédactrice du règlement, elle s’est comportée comme celle qui, rédigeant un code de la route, définirait un panneau de sens interdit, mais préciserait qu’il serait invisible.

Rappelons que la pique “à croisillon” a été définie et imposée par le règlement espagnol du 15 mars 1962. Par rapport à la précédente, la pique “à rondelle”, elle conservait la même pyramide d’acier (bases de 20 mm et arêtes de 29 mm), mais le heurtoir qui était cylindrique, devenait tronconique, et avait une hauteur de 75 mm (75 à 85 mm antérieurement). À la suite venait le fameux croisillon composé de deux bras de 52 mm pour un diamètre de 8. C’était un épieu, plus offensif que l’arme précédente; sa hauteur totale était de 102 mm.
Le 27 février 1992, nouveau règlement et nouvelle définition de la pique : la pyramide d’acier voit ses bases ramenées de 20 à 19 mm et elle conserve les mêmes 29 mm d’arêtes ; le butoir est aminci, son diamètre supérieur étant réduit de 4 mm et son diamètre inférieur de 6, tandis que sa hauteur est ramenée à 60 mm. D’où hauteur totale de l’ensemble : 87 mm. Comme il ne fallait pas oublier de modifier quoi que ce soit, le croisillon voit la longueur de chacun de ses bras passer de 52 à 50 mm. C’est une pique un peu plus pointue, avec un pseudo butoir plus effilé et rétréci à son sommet, ce qui augmente encore le caractère offensif de cette seconde version de pique “à croisillon”, dispositif qui est lui-même un agent de compression des tissus.
Depuis longtemps, compte tenu de sa forme et de ses dimensions, le tope ou butoir ou heurtoir, ne remplit pas son rôle d’arrêtoir, mais se comporte comme une partie de la pique proprement dite. Si cet ensemble mesure actuellement quelque 87 mm de hauteur, pour un diamètre de 30 mm à la base, il pénètre parfois jusqu’à 30 cm et plus. Les médecins légistes savent bien que toute blessure par arme blanche a une profondeur supérieure à la longueur de l’arme.

 

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Comment cela s’explique-t-il, dans le cas particulier ?
• La pique est piquante, tranchante comme un rasoir (depuis le 28 mai 1908, elle est en acier aiguisé à la pierre à eau) et contondante.
• Le poids de la garrocha[1] provoque une contusion par un double mécanisme d’action :
- dirigée par la main du picador, elle frappe le taureau (contusion active),
- la charge de ce dernier la projette contre lui-même (contusion passive).
• Compte tenu de l’élasticité des tissus et de la contraction des muscles au moment de la rencontre,
- et parce qu’elle n’agit pas perpendiculairement (il faudrait pour cela tenir la garrocha très court, et ne piquer que lorsque le taureau aurait mis les cornes dans le caparaçon), la pique ouvre une brèche de plus de 3 cm de diamètre et de 9 cm de profondeur, même si elle est montée correctement : une face plane vers le haut, en correspondance avec la convexité de la hampe.
• Entre le moment du contact de la pique sur le taureau et celui ou les cornes arrivent au contact du caparaçon, la pique tranche et s’enfonce (on a souvent comparée cela à l’action d’un ouvre-boîte) : augmentation de la pénétration.
• Le picador s’appuie de tout son poids sur la garrocha tandis que le croisillon est au contact du cuir et comprime les tissus : autre augmentation de la pénétration.
• Et si, comme c’est quasiment toujours le cas, le picador imprime à la garrocha un effet de marteau piqueur, pénétration toujours accrue. Quant aux mouvements de marteau piqueur (et on en compte parfois plus de 20 !), chacun enfonce davantage la pique.
Sachant cela, on imagine sans peine les ravages que provoquent les coups de pique de longue durée, dans la blessure précédente si ce n’est pas la première rencontre, donnés avec carioca pour que le taureau pousse davantage, et, bien entendu, placés partout ailleurs que dans le haut de l’encolure (esp. : morrillo).

 

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J’ai signalé ces pénétrations dans les conférences que j’ai faites sur le premier tiers ; elles ont été confirmées par diverses personnes faisant autorité.
Le professeur Francisco Santisteban de la Faculté Vétérinaire de Cordoue, ayant sondé les blessures d'un taureau gracié le 26 septembre 1986 à Pozoblanco, est descendu à près de 30 cm ; cela approche le triple des dimensions effectives de l'arme (102 mm à cette époque).
De 1995 à 1998, Pedro Martínez Arteaga (actuellement professeur à l’Université de Zacatecas - Mexique), pour préparer sa thèse de doctorat vétérinaire[2] (Faculté de Cordoue, 1998), a fait des examens post mortem sur 340 taureaux ou novillos. Les profondeurs des blessures par pique s’étagent entre 21,50 et 27,55 cm.
En 1998 également, les docteurs vétérinaires Julio Fernández Sanz y Juan Villalón González-Camino, agissant pour le compte de l’UCTL[3] ont analysé les emplacements et les effets des coups de pique reçus par 90 bêtes combattues au cours de la feria madrilène de San Isidro. La profondeur moyenne de pénétration des blessures par pique atteignait 17,49 cm, mais il y avait diverses trajectoires dépassant 30 cm, soit 3,5 fois la hauteur effective pique + pseudo butoir.

 

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Alors ne nous attachons pas à 2 ou 3 mm de plus ou de moins en hauteur de la pique proprement dite puisque seule compte la hauteur totale de la pique et du pseudo buttoir, dont la profondeur de pénétration sera facilement multipliée par 3, et plus encore si le picador imprime à la garrocha un mouvement de marteau piqueur.
Si l’on rétrécit les dimensions du pseudo-butoir à sa partie supérieure, on le rend encore plus pénétrant. C’est ce qui se passe avec la pique définie par le Règlement taurin andalou. Même si les arêtes de la pyramide d’acier sont réduites de 3 mm, l’arme est encore plus pénétrante que celle qui est définie par le règlement national, de sorte que les millimètres enlevés ne sont que de la poudre jetée aux yeux.

Dans les deux cas :
- le croisillon d’arrêt a les mêmes dimensions ;
- il est indiqué que pour les novilladas, la hauteur de la pyramide sera réduite de trois mm (hauteur de la pyramide et non longueur de chaque arête, d’où la nécessité de calculer cette hauteur et difficulté de la mesurer) ;
- et selon les dessins annexés aux textes officiels, le butoir commence par une section hexagonale (hexagone irrégulier) pour se transformer en section circulaire.

Le dessin de la pique d’Andalousie montre que le butoir est encore plus dans le prolongement de la pyramide d’acier que dans la pique définie par le règlement national.

 

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Et puis il y a une chose très importante, mais généralement ignorée. Jusqu’en 1992, il existait un contrôle préalable des piques, fait par les “parties prenantes” : éleveurs et picadors Il avait lieu au siège de l’UCTL[4] ; ensuite, chaque pique recevait une étiquette numérotée collée sur le tope, et un certificat de conformité, signé par les 2 parties, était placé dans la caisse (contenant 18 piques), qu’une fois fermée on scellait par une bande de papier portant les sceaux des 2 organismes. Depuis le règlement espagnol du 27 février 1992, ce contrôle préalable n’existe plus.
Les caisses sont cerclées par le fabricant de piques lui-même, à l’aide d’une bande de papier fantaisiste qui ne signifie rien et n’a évidemment aucun caractère officiel. Pendant des années, il reproduisait les cachets des 2 organismes précédemment chargés du contrôle, les piques étaient étiquetées comme précédemment et la boîte contenait un certificat avec les cachets de l’UCTL (inexact d’ailleurs) et de l’Union Nacionál de Picadores y Banderilleros Españoles" : tout cela, c’était des faux et usage de faux ! Le 15 janvier 2000, je l’avais signalé à Juan-Pablo Jiménez Pasquau qui était alors président de l’UCTL ; je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui hormis le fait que le contrôle préalable n’a pas été rétabli.
En Espagne, alors qu’auparavant le délégué de l’autorité devait avoir sur lui un gabarit pour contrôler les piques, le règlement de 1992 a supprimé celui-ci (en même temps que le délégué devenait gouvernemental). Donc impossibilité d’un contrôle aux arènes.
De toute évidence l’Union des Villes Taurines de France n’a pas encore connaissance de la disparition du contrôle préalable ! La preuve en est qu’elle prescrit toujours l’examen de l’intégrité des scellés de la boîte des piques et sur la présence du sceau (un seul et l’on ne dit pas lequel) posé par les “organisateurs” (organisateurs de quoi ? les 3 associations citées ne pouvant être qualifiées d’organisateurs).

ARTICLE 62 :
Les piques seront présentées par l’organisateur au délégué de la C.T.E.M avant l’apartado, dans une boite scellée que celui-ci ouvrira. Elles ne serviront que pour une course et porteront, sur la partie entourée de corde, le sceau préalablement posé par les organisateurs compétents à savoir « La asociación de Matadores Españoles de Toros y Novillos y de Rejoneadores », la « Unión Nacional de Picadores y Banderilleros », y la « Union de Criadores de Toros de Lidia »....

Les piques, leurs hampes, ainsi que la façon de les monter devront correspondre, tant pour les corridas de toros que pour les novilladas avec picadors, aux normes et règles fixées par le Règlement des Spectacles Taurins Espagnol. Elles devront être montées la face plane vers le haut, sur une hampe convexe.

Une fois achevé l'examen des piques et des caparaçons, ces matériels seront mis en sécurité par le délégué de la C.T.E.M qui ne les remettra à leurs utilisateurs que peu avant le début de la course.
Le délégué de la C.T.E.M veillera à ce que le montage des piques soit effectué correctement.

Conséquence de la disparition du contrôle préalable, nous rencontrons souvent — les vétérinaires de l’UCTL l’ont signalé lors de leur rapport de 1998 — des piques dont la pyramide d’acier a été trafiquée : faces de la pyramide plus ou moins creusées et arêtes concaves !
J’ai largement évoqué et illustré tout cela dans le n° 11 de En Traje Velazqueño (octobre 2003).[5]

 

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Tant qu’un butoir efficace ne sera pas placé immédiatement après la pique proprement dite, tant que l’on ne sanctionnera pas sévèrement les picadors qui impriment un mouvement de marteau piqueur à la garrocha, ainsi que ceux qui ferment la sortie au taureau (carioca), les blessures par pique continueront à pénétrer de 20 à 30 cm et plus dans le corps du taureau.

Marc ROUMENGOU – juin 2008

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[1] Rappelons que la pique emmanchée s’appelle garrrocha.
[2] Lesiones anatómicas producidas en el toro por los trebejos empleados en la lidia.
[3] Unión de Criadores de Toros de Lidia.
[4] Pendant la période franquiste, c’était au Grupo de Criadores de Toros de Lidia, lui-même fraction du Sindicato Vertical de Ganaderia.
[5] N.D.L.R. Voir aussi notre commentaire à propos du troisième alinéa de l'article 62

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Lire ce qui est accessible au moyen des liens ci-dessous :

Sur le site "Terre de toros" :

"Cause d'épuisement physique du toro lors du premier tiers" par le Docteur René Maillard -

"De la pique à la baudruche" par Thomas Thuries

Sur le Blog de "Campos y ruedos" :

"Divers articles autour du premier tiers" du 13 avril 2007 au 15 juin 2008

"Retour sur les rayas" du 21octobre2007

"Piquer dans le morrilo" du 8 mai 2008

Et pour ceux qui lisent l'espanol :

IIº Encuentro de Aficionados du 10 mai 2008