23 octobre 2008

Théorie sur les Piques - Evolution du 1er Tiers

Le public, la critique, s’acharnent sur les piques dites assassines. Elles sont pourtant conformes au règlement taurin Espagnol ou Français et sont maniées par des gens fort compétents. Certains qualifient cette rencontre avec le groupe équestre et le toro « de punition, de châtiment, de correction… ». Que diantre ! Qu’a donc fait ce fier animal pour être puni ?

Le rôle du picador est simplement de tester la bravoure du toro et de régler le muscle rhomboïde, releveur de la tête de l’animal, afin que celle-ci soit approximativement à la hauteur de celle de l’homme. J’évoque évidemment uniquement des corridas avec des toros dignes de ce nom. N’oublions pas que se déroule sous nos yeux un combat ancestral, où la mort du fauve est loyalement annoncée, mais reste toujours possible à tous les instants pour les toreros et leurs aides en piste.

Depuis 1924, le cheval est protégé grâce à la loi qui a imposé le caparaçon. Cette mesure a perturbé le 1er tercio. Jadis, le picador plaçait sa monture ¾ avant. Il tenait la Vara (hampe), en bois de hêtre légèrement gauchi, d’une longueur de 2,55 m à 2,70 m, dans sa main droite (le plus en retrait possible sur le manche), dans l’alignement de l’épaule. L’homme visait et piquait dans la protubérance charnue du morrillo, entre la 4ème dorsale et la 5ème cervicale, juste après le chignon frontal. Aussitôt, le maestro avec sa cape tenue des 2 mains arrivait à la tête du cheval, par le côté gauche. Ce pouvait être aussi un péon, avec la cape tenue d’une seule main (en punto de capote. Le péon ne devait pas toréer comme le torero) qui parvenait à extraire le toro du groupe. L’impératif était que les cornes n’arrivent pas à l’abdomen du cheval, sinon c’était l’éventration, et par conséquence, cabrage du cheval avec pour conséquence directe la chute monumentale et le picador en grand danger.

Donc, une très légère pique, un refilón, mais il fallait sept ou huit rencontres pour bien régler la tête, sans en arriver aux blessures actuelles. Cela donnait l’occasion de suivre un long et très joli jeu de cape, pour éloigner le cornu et puis le ramener pour une nouvelle rencontre. Du grand et beau spectacle.

Autrefois la nourriture de ces bovidés sauvages suivait le temps et les lieux d’élevage, plus ou moins riches, suivant le terrain et l’exposition. D’où des différences morphologiques et des comportements bien précis, suivant les élevages. A présent, tous les éleveurs croisent et recroisent leurs bêtes, à la recherche de l’animal parfait. Mais parfait pour le tercio de muleta. Beaucoup y arrivent (peu ou prou), seulement c’est au détriment de la force animale en glissant sur une pente dégénératrice. De ce fait le 1er tercio a subi une grosse modification. Actuellement, toutes les capes sont tenues des deux mains, ce qui est déjà une amorce de toréo par les péons. Généralement les maestros bâclent à la réception, à la sortie du toril en peguant quelques capotazos par-ci, par-là, en gardant le bicho en tablas, sans le pousser au centre. Hormis lorsque El Juli se décide à faire une démonstration. S’ils vont vers le centre, c’est en le tirant à reculons, en abanico. Ils perdent ainsi l’ascendance de celui qui impose, or, c’est bien connu, la meilleure défense, c’est l’attaque.

Pour les piques, la protection du cheval étant parfaite, le piquero se met à l’œuvre au moment où le toro entre au contact. Là ce brave (au sens tauromachique) animal s’arque boute sur ses pattes avant, pousse avec les arrières, pour tenter de soulever un groupe cheval-homme qui pèse le double de lui. L’exploit est qu’il y arrive quelques fois, mais cela l’épuise forcément. Il y a pire. Lorsque le bicho subit la carioqua (manœuvre qui consiste à l’empêcher de sortir seul en le gardant toujours dans le caparaçon et sous la pique) il reçoit une belle ration de fer qui vaut largement la grosse dizaine que ses prédécesseurs prenaient jadis. Mais ces derniers n’étaient pas épuisés, vidés de leurs forces comme de leur sang.

Certes l’épreuve de la pique est nécessaire, mais elle doit servir à fixer l’animal, pas à lui «casser les pattes ». Il est indécent pour les spectateurs, honteux pour les toreros, de voir un toro s’agenouiller, signifiant qu’il ne peut plus combattre. Il devient alors totalement ridicule de soulever l’animal pour l’occire aussitôt. Dans ce cas là je préfèrerai que l’on puntille l’animal pour l’achever sans gloire, mais proprement.

Je ne dis surtout pas qu’il faut en arriver à une seule pique, je dis que l’on doit pouvoir piquer un toro plusieurs fois pour tester sa bravoure, mais en lui faisant subir des piques qui respectent des règles. Et que tous ces braves gens (il y en a, même parmi les anti-corridas) qui gardent cloîtrés dans leurs appartements des animaux dits de compagnie, privés de toute espérance de fécondité, de grandes courses en liberté, de chasse…n’oublient pas que l’abattoir est une souffrance terrible pour les animaux à viande qui sentent la mort et sont excessivement stressés. Ce qui n’est pas le cas des toros de corrida dans les arènes, bien au contraire. Et je n’irai pas plus loin dans l’évocation des animaux petits (pensez aux poissons qui étouffent) ou grands, saignés à blanc, qui pour raison religieuse, voient, les yeux exorbitassés, couler leur sang. Mon choix est fait depuis longtemps, j’ai toujours préféré regarder les choses en face.

                                                                                                René CHAVANIEU

                                                                                                Raphèle Les Arles, 23/10/08