24 septembre 2008

Le jeune aficionado bien connu (photo) qui emprunte le pseudonyme de plume de « Javier de Pobladios », nous a fait parvenir la présente chronique en vue d'une publication anonyme dans nos « Regards sur la temporada ».

Nous l’avons jugée trop talentueuse, dans un mode humoristique tonitruant mais qui, en réalité, invite à l’élégance de rire pour ne pas pleurer, trop impliquée dans nos préoccupations actuelles, trop en prise avec le thème de notre tout prochain congrès en pays d’Arles pour ne pas la faire figurer dans l'actualité de nos informations.



L’automne des Castoreños(1)
– Une chronique taurine nîmoise

Malgré des vendanges tardives, des champignons qui tardent à pousser, et une encerrada de Castella à Nîmes, nous ne l’avons pas vu arriver mais l’automne est bien là.
L’entourage du torero et l’empresa nîmoise ont choisi trois élevages différents pour cet historique samedi 20 septembre : Domingo Hernandez ( Domecq salmantin ) Juan Pedro Domecq ( Domecq andalou ) et Victoriano del Rio ( Domecq castillan ).
La jeune figura française triomphe en coupant 5 oreilles et une queue après l’offrande d’un taureau de réserve ( De Cortés, autre Victorino des Rio) au public nîmois en transe. La qualité de sa prestation, en particulier au niveau de l’engagement ne peut que forcer le respect et l’admiration de tous les aficionados.

Pourtant, cette tarde de fin de temporada me laisse un pénible arrière goût. Quelque chose est trop vieux, quelque chose se meurt, ça ne sent rien qui vaille.
Certes, c’est encore l’été indien : un succès populaire indéniable, gradins combles et gens heureux, … mais une brise fraîche qui se lève, une nuit qui tombe un peu vite, sont autant de signes annonciateurs d’une dégradation prochaine et irrémédiable…

Cette corrida prouve de façon irréfutable que les grands éleveurs (dits de garantie) peuvent sortir aujourd'hui’hui des taureaux de quatre ans qui ne nécessitent pas de piques. La preuve dans cette course où tous les picadors déposent simplement leur arme sur le morrillo et la relèvent immédiatement, sans forcer, sans pomper, sans vriller, sans enfermer les taureaux. Un seul piquero a déposé maladroitement sa puya au milieu du dos et corrigé le tir à la vitesse de l’éclair en la mettant délicatement prés du morrilo, comme on pose une cerise en décoration sur une forêt noire.
Ils ont tous relevé la pique sous des tonnerres d'applaudissements !
Il y a bien eu deux rencontres à chacun des taureaux, mais pas une seule pique.

Ce soir le premier tiers n’existe plus, ce soir ses fantômes hantent encore le ruedo et gâchent la fête. Ils ne servent à rien, tout juste provoquent-ils la nostalgie de quelques rares aficionados bougons.
La question est simple : pourquoi dans ce type de corrida avons nous besoin d’une cavalerie et de six picadors ? A quoi ça sert, sinon à justifier des prix de places élevés, un standing « première catégorie » de la plaza ?
Il me semble que le spectacle gagnerait en intensité si on supprimait ce premier tiers ; la course serait plus rapide et on irait à l’essentiel pour le public d’aujourd’hui : la vedette seule avec sa muleta face à un faire valoir.

Il existe des novilladas avec ou sans picadors, pourquoi pas des corridas ?
Un poids maximum à ne pas dépasser serait défini, avec un âge limité entre 4 ans et 4 ans et six mois. Il serait toléré, comme au rejón, que les cornes soient manipulées pour ne pas excéder une certaine largeur de berceau…

Un autre scénario, respectant une apparence de tradition, recueillerait l’unanimité enthousiaste de la moderne critique taurine : J’imagine un président, dans le genre du regretté « Guy Lux », déclenchant la mise en œuvre d’un tercio renouvelé, l’apparition d’une grande baudruche de carnaval, très colorée, gonflée à l’hélium, montée sur des roues pour la maintenir au niveau du sol, poussée par des monosabios protégés dans des enveloppes de mousse, comme dans les spectacles d’Intervilles. Deux rencontres, au moins, de l’animalcule et de la grosse baudruche se feraient en musique, dans le suave et entraînant registre de - la véritable musique de cirque risquant d’être trop traumatisante - « Bécassine, c’est ma cousine ».
Les rares bichos  qui endureraient cette épreuve sans s’aplatir seraient gratifiés d’une vuelta posthume. Les exceptionnels qui parviendraient à crever la baudruche en dépit d'une absence de cornes seraient, bien entendu, « indultés » !

Mais plus sérieusement, que deviennent alors nos deux excellentes cavaleries françaises (Bonijol & Heyral) et que deviennent les picadors ?
Pour les premières il restera, au moins pendant quelques temps, ces corridas destinées aux derniers imbéciles indécrottables qui ne comprennent rien à l’évolution de l’art taurin et qui continueront, tant que Dieu leur prêtera vie, à aller voir des corridas concours, des corridas avec des élevages impossibles pour toreros de seconde zone.
Pour les picadors qui ne sauront pas se faire embaucher en CDD par ces toreros, le futur immédiat est bien sombre.
Cette espèce autrefois en tête d’affiche, ne devrait pas tarder à se retrouver en tête de liste de la W.W.F(2) des animaux en voie d’extinction. Entre la baleine à bosse et la panthère de l’Amour on trouvera nos chers castors (3). Une extinction lente et irréversible.

N’en déplaise aux éternels optimistes, aux flagorneurs des médias régionaux et autres courtisans du callejon, le picador, ce personnage fascinant, ce révélateur de la bravoure, arrive à l’automne de son existence. Et au rythme où vont les choses à Nîmes et ailleurs, l’hiver ne tardera pas…

Javier Depobladios

(1) Nom de la coiffe des picadors autrefois faite en peau de castor. Par extension synonyme de picador.

(2) World Wide Fund for Nature (littéralement, Fonds mondial pour la Nature)

(3) Voir note 1