Libres propos...
30 décembre 2008
Attention ! |
I HAVE A DREAM
Toujours à propos des piques ... ! par Jeff Pledge
Oui, amis aficionados, j'ai un rêve. Il concerne les piques. Comme tout rêve, il est très personnel, et un peu décousu, ce dont je ne m'excuse pas du tout, mon but étant de stimuler les débats, plutôt que d'offrir des panacées toutes faites... L’histoire des piques, point de départ d’une réflexion approfondie Le devenir de la suerte de varas, du tercio des piques, est certainement pour le moment, pendant la trêve hivernale, l'objet de beaucoup de réflexion et de discussion dans le milieu aficionado. Il est vrai, et je crois qu'il a toujours été vrai, que cette phase de la lidia détermine en grande partie comment peut être le reste de notre spectacle. On a dit, il y a longtemps, qu'une histoire de la passe naturelle pourrait donner une magnifique interprétation du toreo avec la muleta; pour moi, une histoire de la suerte de varas serait une bonne base pour expliquer la corrida dans son ensemble. Dans un numéro récent (19) de sa revue Terres Taurines, André Viard nous a fourni sa version de l'histoire des piques. Elle est plutôt bonne, cette version, à part quelques points douteux sans trop de transcendance, et elle peut très bien servir de point de départ pour une discussion approfondie du sujet. Je recommande donc fortement sa lecture, pour comprendre l'évolution des piques sur ces derniers deux siècles et demi. Consistant au départ en une longue série de rencontres courtes, la suerte de varas est passée à notre époque, dans la majorité des cas, à une rencontre (parfois deux) de durée très variable. Le grand tournant a été l'introduction de peto, il y a quatre-vingts ans. Il est à noter qu'une bonne partie de cette évolution n'a pas été entraînée par la volonté des hommes, mais plutôt par différentes dérives occasionnées par les faits accomplis, les intérêts, et peut-être une dynamique propre, interne. Personne n'a voulu d'avance l'hécatombe des chevaux de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et du premier quart du vingtième. C'est venu comme ça, sans qu'on le veuille, ce qui n'a pas empêché à certains d'en profiter. Ça sert à quoi, en fait, de piquer un toro ? Beaucoup des discussions récentes sur l'avenir des piques se sont, à mon avis, un peu perdues dans les détails techniques, tels que le poids du cheval et de son caparaçon, ou les dimensions et la forme de la tête de la pique. Tout cela est important, bien sûr, mais il faut d'abord dégager les principes généraux, avant d'en venir aux modalités d'exécution. Ça sert à quoi, en fait, de piquer un toro ? Pourquoi la manière actuelle de le faire ne nous satisfait-elle pas, ou plus ? Il est un lieu commun de dire que les piques ont une double finalité. Tout d'abord, ahormar al toro, lui limer la première violence rugueuse de sa charge, et l'obliger à se concentrer sur ce qu'il fait dans l'arène. Et puis de tester sa bravoure. Ne pas massacrer le toro mais le révéler ! Ce qui ne nous satisfait pas aujourd'hui, c'est que même une seule rencontre, dans les conditions actuelles, peut très bien servir plutôt à massacrer le toro qu'à modérer sa charge, sans pour autant révéler toute l'étendue de sa bravoure, qui manifestement s'apprécie mieux sur plusieurs rencontres. Voilà pourquoi tous ces indultos que nous avons vus ces dernières années ne valent que très peu, pour ne pas dire rien. Une pique, ou deux, voire un picotazo, ou deux, ne font vraiment pas l'affaire. Pour bien juger de la bravoure d'un toro, il faut observer son comportement pendant toute la lidia, bien sûr, mais en premier lieu -- et voilà ce qui nous concerne ici -- dans la suerte de varas. Des notes qui rempliront une feuille A4 À l'entrée en piste des picadors, veut-il, notre toro, délaisser la cape pour attaquer un cheval? Cherche-t-il des capes, plutôt que le cheval? Une fois mis en suerte devant le cheval, part-il tout de suite? Se laisse-t-il prier? Part-il au pas, au trot, ou au galop? Change-t-il d'allure en chargeant? Part-il de loin, ou seulement de près? Gratte-t-il le sol? S'il le fait, est-ce quand il est appelé, ou quand il est laissé seul? Tous ces détails peuvent être significatifs, et sont certainement à prendre en considération -- il est envoûtant de voir un toro galoper de loin vers le groupe équestre -- mais il ne faut pas oublier que le plus important, la pierre de touche, c'est ce qu'il fait quand il y arrive. Baisse-t-il la tête pour l'enfoncer dans le peto, en poussant avec les reins, ou se retient-il du contact pour donner des coups de corne dans l'air, ou au cou du cheval, ou à la hampe de la pique? S'il pousse, continue-t-il à le faire, et pendant combien de temps? Son comportement se dégrade-t-il pendant le puyazo? Après avoir poussé un peu, recourt-il aux coups de tête après? On voit là l'importance de la durée du puyazo. Des rencontres courtes, presque instantanées, comme à l'époque d'avant le peto, ne nous fournissent pas les mêmes renseignements. Finalement, le toro sort-il seul de la suerte, ou faut-il aller le chercher avec la cape? S'il sort seul, est-ce à gauche, vers une cape, ou à droite, vers le sable dégagé? Ou vers le toril? Traverse-t-il le ruedo, ou longe-t-il les planches? On se rend compte de toutes les nuances que l'on peut observer lors de chaque entrée au cheval. Avec plusieurs entrées, on aura bien de quoi remplir une feuille A4 de ses notes. Le petit bloc discret ne suffira plus sur les gradins! Avec un peu de chance, on aura aussi la possibilité de les écrire à l'aise, ces notes, car le processus en piste prendra un certain temps. Combiner le mieux du passé avec le mieux du présent On voit là qu'il ne s'agit pas de revenir tout simplement à la suerte de varas du dix-huitième siècle, sans peto, où les piques n'avaient pas de durée, ou très peu. Il s'agit plutôt de combiner le mieux du passé avec le mieux du présent, pour former un avenir qui vaille la peine. Pour moi, au moins, cela s'appelle le progrès. Tiens! Thèse, antithèse, synthèse. Une analyse marxiste? Je ne précise pas le nombre de piques que chaque toro doit prendre. Cela dépendra nécessairement de son niveau de bravoure, de force et de nervio, et je soupçonne que le niveau de bravoure au moins n'est pas actuellement aussi élevé que certains ne prétendent, vu le nombre de toros que l'on voit prendre la querencia des planches à mesure que la faena de muleta avance (et même juste avant d'être indultés!). Une troisième, quatrième ou cinquième pique aurait peut-être montré cela à l'avance. En tout cas, se contenter d'insister sur la maintien de la deuxième pique, comme certains préconisent (ou même la troisième, pour André Viard), relève pour moi d'un manque de radicalisme assez ... radical. Il n'y a pas de raison pour qu'un toro foncièrement brave ne prenne pas six ou huit piques, voire davantage, exceptionnellement. Merveilleux spectacle! Trois comme minimum, peut-être, mais pas comme norme. Dans la saison de 1851, à Madrid, avec un nombre de mansos certainement beaucoup plus élevé qu'aujourd'hui, les toros prenaient quand même une moyenne de dix piques. Mais pas des piques comme aujourd'hui, ni des piques comme moi je voudrais les voir. Vers une pique plus courte et sans arêtes coupantes Il va de soi que des tercios de varas avec plusieurs entrées au cheval, chaque pique durant un certain temps, ne peuvent pas se réaliser avec la tête de pique dans son modèle actuel, qui est beaucoup trop meurtrier. Avec une pointe qui est assez longue pour atteindre les poumons (quand le sang qui arrose le dos du toro ressemble à de la mousse de fruits rouges, cela se doit aux bulles d'air qu'il contient), ou pour affecter ou carrément casser les omoplates, on est devant un engin clairement abusif, qui n'a jamais été conçu pour les fins auxquelles il doit servir. Nous sommes arrivés à cette situation par la dérive. (Voir encore l'histoire des piques d'André Viard.) Dès qu'on avait la pique plus ou moins dans sa forme actuelle, et le cheval doté de son caparaçon, on est vite venu aux deux piques par toro (dixit Manolo Aleas, vers 1930). Personne n'a proposé toutcela d'avance, mais on s'en est fort bien accommodé. À noter que, lors d'une des saisons de Joselito el Gallo, ses picadors lui ont tué cinq des deux cent et quelques toros qu'il affrontait par an à l'époque. La cruceta sert à quelque chose, mais il n'y a jamais eu une période de normalité et de stabilité dans l'évolution des piques. On est allé plutôt d'un déséquilibre à l'autre. Il faut donc modifier la tête de la pique. Je ne propose pas ici de modèle trop concret. Comme j'ai déjà dit, il s'agit de fixer d'abord les principes généraux plutôt que les détails techniques, qui sont quand même très importants, mais sont à voir après, y compris à la lumière de l'expérience. Il me semble, cependant, que la nouvelle pique doit être bien plus courte que l'actuelle (d'une bonne moitié en total?), et aussi plus fine, moins épaisse. Elle pourrait aussi être ronde, sans arêtes coupantes, de façon que la vieille querelle des piques montées à l'envers devienne, finalement, sans objet. La cruceta restera, bien sûr, étant un peu pour le toro ce qu'est le peto pour le cheval. Avec une telle pique, conçue en partie pour donner au picador un simple point d'appui, le toro ne serait pas handicapé dans le reste de sa lidia par ses lésions, mais ahormado par la fatigue des efforts qu'il a livrés. Ahormar, c'est donner de la forme à quelque chose; ce n'est pas lui enlever quoi que ce soit, et encore moins lui léser les organes vitaux ou le squelette. Un avantage accessoire d'une tête de pique plus petite, c'est que l'effet des puyazos mal placés serait en même temps réduit, et on risquerait même de voir piquer de temps en temps dans le morrillo, comme le recommandent pas mal d'aficionados qui n'ont jamais vu piquer dans le morrillo et qui n'ont qu'une vague idée d'où il se trouve, ce morrillo. Enthousiasmer le public Mais il y a une troisième finalité des piques, ou plutôt une condition sine qua non de leur existence dans la corrida de l'avenir. Elles doivent enthousiasmer le public. Sans cela, tout effort de réforme n'ira bien entendu nulle part, mais je tends à croire que ceci n'est pas un problème. Chaque fois que j'ai vu des suertes de varas ressemblant un tout petit peu à ce que j'ai décrit ci-dessus, le public a débordé d'enthousiasme. Existe-t-il un aficionado qui aime le toreo, mais pas le toro, dans toute sa grandeur? Certains diront que l'aficionado moderne n'attend que la faena de muleta pour déborder d'enthousiasme, mais je crois plutôt que c'est cela ce qu'il trouve exposé sur la plupart des rayons du supermarché qu'est la corrida actuelle. Même si, par hasard, il y a des publics qui préfèrent sincèrement le tercio de piques que nous avons maintenant, alors ... no problemo, signori. Que la corrida se scinde allègrement en deux, comme elle l'a déjà fait il y a trente-cinq ans pour laisser de la place aux corridas de rejones. Un des plus grands maux de la corrida actuelle, c'est le modèle unique, qui nous impose, par exemple, de voir la même faena de muleta tous les jours, et même six fois par jour. Voire douze. Banderilles facultatives et peut-être quelques muletazos de moins Certains vont m'accuser d'être utopique en proposant des changements de cette envergure. Effectivement, je ne crois pas sérieusement que je verrai exactement ce que je suggère dans les arènes l'année prochaine, ou l'année d'après. Mais je me souviens d'un Américain noir qui avait un rêve, il y a quarante ans, qui paraissait impossible, et voyez ce qui est en train de se passer maintenant. Il ne faudrait pas oublier non plus la Loi Universelle des Conséquences Inattendues. Dans un système où tout se tient, un changement peut facilement, même immanquablement, mener à un autre. Dans la corrida que je propose, que deviendraient les banderilles? Peut-être pas grande chose, car une fois que le toro est suffisamment châtié par la pique à quoi sert-il de le châtier encore? D'un point de vue technique, en fait, les banderilles ne servent absolument à rien. Cossío l'a déjà dit. Elles sont une réminiscence du toreo pyrénéen dans le toreo andalou, et donc pas tout à fait à leur place, mais elles pourraient très bien la garder, cette place, comme suerte facultative, ou bien être remplacées, éventuellement, par d'autres figures norteñas, comme les sauts et les recortes, ou même le parcheo, également répertorié chez les auteurs classiques. Je doute que le parcheo intéresse beaucoup l'aficionado du vingt-et-unième siècle, mais on pourrait lui donner sa chance. Que ceux qui pensent que la corrida est nécessairement une affaire de trois tiers ne s'affolent pas. Elle n'a jamais, dans toute son histoire, consisté en trois tiers égaux, et maintenant la faena de muleta en occupe souvent plus de la moitié. Je ne crois pas que la faena serait beaucoup affectée par les changements que j'envisage, mais si elle l'était, est-ce que cela serait très grave? Quelque muletazos en moins, quand on en a beaucoup trop, ne seraient qu'un soulagement. Que l'intensité remplace la durée, la qualité la quantité. Je soupçonne qu'un castigo mieux dosé, plus fin, laisserait le toro dans une meilleure condition que certaines piques, uniques mais brutales, d'aujourd'hui. Le retour de suertes de piques oubliées Beaucoup plus intéressant pour moi, en tout cas, serait de revoir certaines vieilles façons de piquer, tombées maintenant en désuétude, mais qui sont décrites dans les vieilles tauromachies. Il n'est pas inéluctable que le toro soit mis en suerte vers le centre du ruedo. Dans le puyazo al hilo de las tablas, il chargeait le long de la barrera, et cette suerte pourrait très bien être ressuscitée, quand les circonstances l'exigeraient. Avec un toro qui refuseraient de charger, bien que n'ayant pas encore été suffisamment piqué, le picador pourrait aller vers lui, c'est à dire avec le toro stationnaire et le cheval en mouvement, a caballo levantado, et lui donner un puyazo dans n'importe quel terrain, et peut-être dans un sesgo por fuera, avec le toro contre les planches. Du pur dix-huitième siècle, mais avec peto et cruceta. Dans un tel cas, on pourrait peut-être même reprendre la pique actuelle, pour châtier davantage, si c'était nécessaire. Lui mettre les cordes, une bonne fois. Alternativement, un toro insuffisamment piqué, au point de constituer un véritable danger pour son matador, sans possibilité de lidia réussie, pourrait être renvoyé au corral, sur ordre de la présidence, après consultation des lidiadores. Pour piquer de cette façon, il serait peut-être utile de ne plus masquer les yeux du cheval. On serait près là, en fait, d'une suerte de rejoneo, ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi. On pourrait aussi réinventer la carioca, la vraie, et pas ce que l'on appelle maintenant carioca, qui est tout simplement fermer la sortie. Ce que Miguel Atienza a inventé (voir le Cossío, Tome III, page 69), c'était encore une suerte de mouvement, qui porte quand même le nom d'une danse brésilienne, et était donc à l'origine quelque chose de dynamique et pas de statique. L’espoir d’un nouveau monde ! Bref, et pour conclure, toutes les possibilités sont là. Un nouveau monde s'ouvre devant mes yeux, plein de nuances concernant le comportement du toro en piste, sujet passionnant s'il en est. Les discussions entre aficionados, qui sont pour moi une des justifications fondamentales de l'existence de la corrida, pourront continuer jusqu'à l’aube, feuilles A4 à l'appui. Ce que l'on ne doit pas faire, c'est de continuer dans le chemin actuel, qui est un véritable callejón sin salida, une voie sans issue, si ce n'est vers un spectacle encore plus monotone, édulcoré et ennuyeux que la corrida commerciale d'aujourd'hui. Voilà, amis aficionados, je me réveille de mon rêve. Il a été beau, n'est-ce pas? J'ai vraiment envie de me rendormir...
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