98e Congrès de la FSTF

Alès, samedi 18 octobre 2014 

“La lumière a brillé dans les ténèbres”

 

Jacques Teissier(1)
Aumônier des arènes de Nîmes

 

Après un exposé aussi riche et brillant (que vous pourrez relire à tête reposée dans le CR du Congrès : il en vaut la peine !), j’ai pris le parti de m’amuser un peu avec une espèce de leçon de catéchisme à ma façon.

 

L’évangile selon saint Jean se classe

parmi les monuments de la littérature spirituelle mondiale.

Dans son premier chapitre, il a ces quelques mots

dont la génie égale la simplicité :

« La lumière a brillé dans les ténèbres. » (Jn 1,5)

Où a brillé cette lumière ? Dans les ténèbres.

Non pas à côté… non pas malgré… non pas après…

les ténèbres,

mais « dedans », en plein dedans.

C’est dire à celui qui cherche la lumière,

la lumière véritable,

celle qui éclaire vraiment la vie humaine

et qui la fait vraiment vivre :

il ne s’agit pas d’aller te consoler des ténèbres

en rechercher de la lumière « ailleurs ».

Il ne s’agit pas de « positiver », si vous préférez.

S’il existe une lumière véritable,

elle ne peut pas se contenter

de compenser nos ténèbres humaines.

La seule lumière véritable qui soit

ne peut être que celle qui serait capable

de traverser nos ténèbres, de les annihiler, bref de les vaincre.

Ou du moins de tenir devant elles…

Et il me semble qu’il n’est pas de ténèbres plus épaisses

que celle de la mort.

 

Autrement dit, si l’on prend le parti

de cacher la mort aux enfants,

on les berce d’illusions,

on les anesthésie avec un opium.

Combien de fois ai-je entendu des adultes

prendre leurs distances envers une éducation gentillette,

voire cucu la praline, parce que

« C’est inapplicable.

Dans la vie, ce n’est pas ça :

si tu es gentil avec tout le monde, tu deviens le pigeon. »

On leur avait proposé une pseudo-lumière

qui, en réalité, n’éclairait rien du tout

des réelles obscurités de la vie humaine,

et qui les avait rendus aussi naïfs que vulnérables.

Comment de tels enfants auraient-ils pu devenir le père

de l’adulte qu’ils allaient bientôt devenir ?...

 

Pareille lumière existe-t-elle réellement ?

C’est une autre question.

Les réponses sont des plus diverses.

Quant à l’évangéliste Jean, la réponse ne fait pas de doute :

c’est ce qui ressort pour lui

de son aventure peu banale avec Jésus.

Et c’est tout simple.

Il a fait une expérience fort cuisante de nos ténèbres humaines.

Il avait placé tous ses espoirs en Jésus,

cet homme à la fois magnifique et déroutant.

Mais voici que tout s’était achevé dans un échec lamentable : Jésus rejeté, isolé,

condamné à mort dans un sordide procès politico-religieux, abandonné, crucifié, mort et mis au tombeau….

Tout était par terre, littéralement.

Mais voici qu’il avait fait une expérience absolument stupéfiante :

celle de rencontrer à nouveau, vivant,

ce même Jésus qui était mort moins de deux jours plus tôt.

Et cela changeait tout, pour lui :

la lumière avait brillé

« dans » les ténèbres les plus épaisses qui soient :

celles de l’échec et de la mort.

Quoi qu’il puisse arriver désormais de pire,

la vie pouvait encore avoir le dernier mot.

 

Rassurez-vous, je ne cherche pas particulièrement

à vous convaincre

de devenir à votre tour disciples de ce Jésus,

sur les pas de son évangéliste.

Je voulais simplement souligner, à mon tour, à ma manière,

combien lumière et ténèbres sont indissolublement mêlées.

Aussi intimement mêlées que vie et mort.

Souligner combien il n’y a pas plus

de vraie lumière que de vraie vie

si on les dissocie des ténèbres et de la mort.

C’est cela qui est « moral » par excellence, à mes yeux :

la recherche de ce qui fait vraiment vivre,

vraiment vivre humainement, sur notre terre.

 

Je ne dis pas pour autant

qu’il faille imposer aux enfants la corrida,

avec la mort risquée par l’homme

et la mort programmée du toro.

Non.

Je veux simplement dire, comme Bernard Salignon,

que si l’enfant baigne dans la culture du toro

par sa famille ou autre…

que si l’enfant est en lien avec d’autres

avec lesquels il pourra parler, avant, pendant et après la course… et si l’enfant lui-même désire voir une corrida…

alors, pourquoi pas ?

Puisqu’il est un vivant…

Puisque les questions : « D’où je viens ? »,

 « Où je serai, après la mort ? »

l’habitent depuis toujours et s’éveillent en lui…

puisque, dans la corrida,

notre vie, pourtant vouée à la mort,

s’affirme face à la mort,

non pas la mort virtuelle mais la mort réelle.

 

Voilà qui me paraît autrement humain et humanisant

qu’une éducation aseptisée qui,

à l’image de notre monde actuel,

fait tout pour cacher la mort à l’enfant.

 

Allez ! Un zeste de provocation, pour finir.

Si, en entrant dans une église, ou même à la maison,

l’enfant peut voir sur une croix

le cadavre d’un homme atrocement supplicié,

sans que cela ne choque grand monde :

pourquoi ne pourrait-il pas voir une corrida ?

A moins, bien sûr, qu’il ne faille faire repentance

sur les erreurs du passé

et, grâce aux lumières de notre temps,

bannir à tout jamais ce fameux crucifix ?...

Il arrive à ma « sainte Église »,

pas toujours reluisante, certes,

d’avoir des intuitions assez fameuses !

 

 

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(1) Pour découvrir une bibliographie de Jacques Teissier, cliquer ici.