« L’éthique en corrida »

Nous aurions aussi pu choisir comme intitulé « La corrida a-t-elle encore un sens au XXIème siècle ? », et apporter une réponse, oui, à condition qu’elle respecte un certain nombre de règles qui fondent son éthique.

 

Pour introduire ce colloque, je propose une brève critique des courants d’idées qui nous sont opposés.

 

L’évolution rapide et radicale du monde contemporain, marquée par la modification du rapport à l’animalité, l’uniformisation des cultures, l’aseptisation des émotions et la prééminence du virtuel interpelle la corrida.

 

L’émergence et la progression de l’animalisme, du véganisme et de l’antispécisme, dont nos plus farouches opposants se réclament, est inquiétante, non seulement pour les aficionados aux taureaux, mais pour tous ceux qui se reconnaissent dans les valeurs humanistes.

 

Une des raisons de leur audience et qu’ils font écho à des préoccupations légitimes : bientraitance des animaux, nécessité de réduire la consommation de viande eu égard aux conséquences sur l’écologie planétaire de l’élevage industriel.

Mais à partir d’un affichage qui peut séduire, les dérives sont lourdes de conséquences.

Sans parler des violences de l’association L214 à l’encontre des bouchers ou de celles des anti-taurins partout où ils le peuvent, examinons la revendication, à première vue éthiquement non contestable, du droit des animaux.

 

A y regarder de plus près, et les juristes le confirment, on ne peut concevoir un droit sans obligation. L’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 11 décembre 1948 stipule « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir envers les autres dans un esprit de fraternité. » Le corollaire des droits ceux sont les devoirs. Les animaux ne sont ni des choses, des objets marchandises, comme les considèrent le monde agro-indutriel, ni des personnes. Ils ne sont pas responsables et à ce titre n’ont pas de droits. C’est nous humains, justement parce que nous sommes des animaux différents, qui nous imposons des devoirs vis-à-vis d’eux.

 

Prêter aux animaux des traits, des attitudes, des sentiments humains est typique de l’anthropomorphisme. Il est une des sources de l’animalisme et de l’antispécisme. Son extension est corrélative du fait que dans un monde essentiellement urbain le rapport avec les animaux se réduit pour la grande majorité à l’animal de compagnie. Il fait partie de la famille, objet dès lors de toutes les projections.

 

Le philosophe d’origine australienne, Peter SINGER, titulaire de la chaire d’éthique de l’université de Princeton aux États-Unis, est un des théoriciens les importants de l’antispécisme, très influent et lu dans les universités anglo-saxonnes. Selon lui, on ne peut fondamentalement pas distinguer l’espèce humaine des autres espèces animales. Le faire, privilégier les humains par rapport aux autres animaux, est assimilé au machisme, au racisme, au colonialisme. Le combat pour la « libération animale » (le titre d’un de ses principaux livres, paru en 1975) rejoint celui pour la libération des femmes, des noirs, des colonies. Les animaux sont les esclaves modernes. Il faut les libérer.

Il n’y a plus d’espèces, seulement des individus sensibles, animaux humains et non humains, égaux en droit.

 

A partir de là, Petre Singer développe une critique frontale, explicite et radicale de l’humanisme qui en plaçant l’homme au centre aurait eu des conséquences désatreuses.

 

Oui l’antispécisme, le véganisme et l’animalisme sont des antihumanismes.

Cet antihumanisme revendiqué par leur principal théoricien n’a rien à voir avec la mise en question critique de courants philosophiques qu’ont pu représenter Althusser, Foucault, Claude Levi Straus, ou les recherches actuelles de Philippe Descola sur la dichotomie nature/culture. Il dérive vers des aberrations et quelques monstruosités.

 

Aberrations ridicules du débat sans fin sur le droit de la gazelle à la vie face au lion qui veut la manger, ou sur la demande faite en Espagne de poulaillers non mixtes, afin d’empêcher le viol des poules par les coqs.

 

Monstruosité lorsque Peter SINGER dans un autre de ses principaux livres « Questions d’éthique pratique » (publié en 1979, et en français éd. Bayard en 1997) écrit « Il y a des raisons de préférer qu’on utilise pour des expérimentations (à la place d’un animal) des enfants humains, par exemple des orphelins ou des personnes gravement handicapées mentales, car les enfants ou les handicapés mentaux n’auront aucune idée de ce qui va leur arriver ». Cette déclaration souleva de vives protestations, en particulier, on comprend pourquoi, en Allemagne.

Peter SINGER, pourtant professeur de bioéthique, défend l’infanticide des bébés lourdement handicapés dans les 28 jours après leur naissance et l’euthanasie des personnes souffrant de handicaps psychiatriques graves. Concernant la zoophilie, il voit dans son rejet unanime le signe de notre volonté de nous différencier à tout prix des animaux.

 

Je recommande à tous les végans, animalistes, antispécistes et aux journalistes qui leur offre tribune, de lire attentivement un de leur plus grands maitre, Peter SINGER.

 

Une autre figure importante et reconnue, universitaire américaine, philosophe, primatologue et féministe militante, Donna HARAWAY, remet elle en question les frontières non seulement entre humain et animal, mais entre humain et non humain en général. Elle conteste toute référence dualiste, humain/ non humain, nature/culture, esprit/corps, male/femelle, soi/autre, vrai/faux. Il faut effacer les barrières, dénoncer toute velléité de catégorisation, toute taxonomie.

 

Peut-être avez-vous entendu parler de son dernier livre traduis en français l’année dernière (éd. Flamarion) « Manifeste des espèces de compagnies. Chiens, humains et autres partenaires » entendez par « autres » le riz, les abeilles, la flore intestinale, les tulipes.

 

Dans un autre ouvrage écrit en 1991 elle définit le cyborg, organisme cybergénétique produit de la technoscience, hybride de machine et de vivant. Elle en parle comme d’une utopie déjà actuelle, entre science-fiction et médecine moderne, qui vient effectivement brouiller les limites. Mythe d’un monde sans genre sexué, d’un monde post genre, figure sans sexe, s’auto-enfantant, et déniant sa propre fin.

 

Il résulte de la métaphore du cyborg un mouvement en apparence paradoxal d’objectivation de l’humain et de subjectivation de l’animal.

 

Objectivation de l’humain, qui devient objet de la technoscience où disparaît le sujet. Nous en avons l’illustration dans l’exercice de la médecine qui tend à ne plus écouter les malades, à oublier la clinique, pour s’en remettre aux seuls examens complémentaires, biologiques et radiographiques, considérés comme objectifs par opposition à la subjectivité tant du médecin que du malade. Toute puissance de la technoscience, l’imagerie, le virtuel remplacent le réel. Le corps vivant est maîtrisé, jusqu’à la mort qu’on ne veut plus voir, niée, forclose.

 

A contrario subjectivation de l’animal devenu individu à part entière, sujet singulier, doué de cette humanité niée de l’autre côté.

 

La corrida est à rebours. Le torero est un sujet libre et conscient qui pour son art engage sa vie. Le taureau lui est un animal, certes exceptionnel, mais dominé par son instinct, prisonnier de sa génétique qui le pousse à ne jamais abandonner, jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Ce n’est pas une victime, mais un combattant, digne de respect. Nous connaissons son nom et son lignage.

La corrida dit Francis WOLFF « est un drame tragique, à qui il revient de montrer la blessure et la mort en face. Et de dire cette vérité : oui, c’est indéniable, on meurt. Est-ce cette vérité que notre époque refuse, elle qui n’aime la nature qu’aseptisée, qui accepte la réalité à condition qu’elle soit désinfectée, et qui dit aimer la jeunesse, à condition qu’elle soit éternelle. »

 

J’ajoute que l’émotion qu’elle nous procure ne vient pas d’un plaisir malsain au spectacle du sang, mais de l’affrontement intégral et loyal d’un homme et d’un animal magnifique de puissance et de combativité. Elle vient de moments rares et précieux où les deux s’accordent, où le temps s’arrête, nous laissant muets, figé. Mélange d’art savant et populaire, l’émotion que nous procure la corrida n’est d’autre part complète que si nous sommes dans la place, la partageant avec nos semblables, pas devant la télé. Nous restons sujet.

 

A contrario dans le monde post moderne la pulsion se satisfait de plus en plus par l’image, le virtuel, par exemple les jeux sur console ou la pornographie sur internet qui permettent d’éviter la rencontre avec l’autre. Là le sujet disparaît.

 

Les valeurs véhiculées par la corrida, ne sont ni archaïques ni antihumanistes. Les promouvoir est essentiel. Mais, sans éthique elles disparaissent et la corrida devient un spectacle ordinaire qui n’a plus de justification.

 

D’où le thème du colloque qui va s’articuler autour de quatre questions

  • Comment garantit l’intégrité du taureau ?

  • Le règlement taurin répond-t-il aux enjeux ?

  • La pratique du statut social des toreros est-elle éthique ?

  • Doit-on aborder l’éthique dans l’enseignement de la tauromachie ?

 

Pour en parler nous entendrons dans l’ordre :

Yves CHARPIAT, Vétérinaire, Président de l’Association Française des Vétérinaires Taurins (A.F.V.T.)

André ROQUES, Responsable du Corps des Présidents et Alguazils de Corridas (C.P.A.C.) et membre du Bureau de la FSTF.

Évelyne LAFRANCHI MONLEAU, Aficionada de verdad, ancienne membre de la CTEM d’Arles)

Yves LEBAS, Président de l’École taurine du pays d’Arles.

 

Un débat suivra chacune de leurs interventions.

 

 

Pour ceux que cela intéresse une très brève bibliographie :

« La philosophie devenue folle » Jean-François BRAUNSTEIN, éd. Grasset 2018

« Philosophie de la corrida » Francis WOLFF, éd. Fayard 2007

« 50 raisons de défendre la corrida » Francis WOLFF, éd. Mille et une nuits 2010

« L’animalisme est un antihumanisme » Jean-Pierre DIGARD, éd. du CNRS 2018