Quand la fiesta est menacée de toute part, les toreros ont à la défendre et à se faire entendre. Ils ne le font pas ou le font maladroitement ou usent de la langue de bois.

Deux, cependant, l’ont fait comme il fallait : 

Sébastien Castella par deux fois l’année dernière dans une tonalité sobre et drue, de grande portée (rappel ici et ici).

Alberto López Simón vient de le faire dans un vibrant discours de remerciement lors de sa réception du VIIIe prix taurin du Journal ABC[1], le 24 férier à Madid. Dans ce discours, témoignage d’amour pour les toros, il y a un profond bon sens, mais aussi des considérations sociologiques et philosophiques que Francis Wolff ou Fernando Savater ne désapprouveraient pas, mais encore de l’engagement, du courage, le tout relevé d’une pointe de lyrisme qui ne gâte rien. Ce jeune homme dont nous apprécions les qualités toreras montre aussi une tête bien faite. Mais l'un peut-il aller sans l'autre ?

¡Enhorabuena!

Nous avons trouvé le texte de son discours sur l’ABC électronique et nous en proposons ci-après une traduction :

Depuis que j'ai librement choisi de consacrer mon existence à cet animal, j’ai vécu beaucoup de ce qui m’a fait ce que je suis aujourd’hui. Il m’est arrivé de toucher le fond jusqu’à me trouver seul avec moi-même et j’ai réussi à m’en sortir avec l’aide de ceux qui ont toujours été près de moi. Aujourd'hui, je peux dire que je me sens heureux. Heureux de partager cette veillée avec vous tous, d’être entouré de gens qui m'aiment et de faire progressivement de mon rêve une réalité. Le rêve de cet enfant qui essayait de comprendre l'énigme qui enveloppait la tauromachie assis près de son grand-père devant le téléviseur.

Je ne pourrai jamais remercier assez le taureau de tout ce qu'il m'a donné. Grâce à lui j'ai pu canaliser ce que je porte en moi. Chaque après-midi où j'ai fait le paseíllo, j'ai réussi à créer, rêver, imaginer, près de lui, en me sentant profondément libre. Chacune de ses charges est un cadeau du ciel, chaque après-midi où nous nous regardons dans les yeux est un rêve, et vivre par et pour lui, un énorme privilège. Il n’existe probablement pas un animal plus vénéré, admiré et respecté que le taureau de combat.

J'ai contemplé les vertes étendues où il est élevé. Les prés où il paisse, les rivières où il boit, et les superbes arbres qui l’abritent. J'ai vu le beau soir et son élégante palette de couleurs tomber sur le campo bravo avec lui en fond. Imposant, provocateur.

J'ai vu le taureau brave en liberté, sa majestueuse silhouette enveloppée de l'air frais ambiant, j’ai connu aussi des familles qui lui ont aliéné leurs vies. Aficionados dont la vie n'aurait pas de sens s'il n'existait plus.

Je l’ai vu lutter pour sa vie, de sa naissance à sa mort. Du commencement à la fin et jusqu'au dernier souffle. Sans repos. Te donnant tout sans rien te donner.

Je me sens privilégié de tout cela.

Le taureau brave fait partie de notre vie et nous a donné tout ce que nous sommes. Aussi bien à moi, qu’à mon compagnon, je crois, le maestro Juan Antonio Ruiz Espartaco. C'est un honneur pour moi de partager cette marque de reconnaissance avec une telle figure du toreo. J'espère continuer d'apprendre, comme j'ai toujours essayé de le faire, de personnes comme vous, qui ont conféré tant de grandeur à l’art du toreo.

Nous sommes dans le temps où, drapeau du progrès en main, comme s’il s’agissait d’une espèce d'inquisition, un groupe d’individus est convaincu, et, ce qui est plus grave, déterminé à nous imposer que la seule manière de sauver le taureau de combat est d’éviter sa mort dans l'arène. Ils semblent refuser que la mort fasse partie de la vie, et que l'une sans l’autre n’aurait pas de sens.

Ils sont ignorants de tout ce qui touche à la mystique, l'amour et la passion qui existe entre l'homme et l'animal dans notre profession. Ils ne le voient pas naître, ils ne le voient pas croitre, ils ne le voient pas vivre. En réalité il ne les intéresse pas. Ils ne savent pas que chaque fois qu'un torero se met devant ce bel animal, il n’engage rien moins que sa vie. Ils ne savent pas que le simple fait de pouvoir assister à la  mort  de l’animal est un gage de transparence et d'honnêteté.

Dans la bulle où nous vivons aujourd'hui, la vérité nous fait peur et nous préférons dénier ce qui nous scandalise. Nous préférons regarder dans une autre direction que dans celle de la souffrance qui existe dans le monde et nous semblons vouloir confiner la réalité qui nous entoure dans un abattoir obscur, où personne ne la voit ni ne l’affronte. Sans yeux humains qui regardent librement. Nous nous sommes accommodés d’une société installée dans l’hypocrisie. Une société pour qui la mort est un tabou.

Comme l'a dit mon ami, le maître Joaquín Sabina, le progressisme est un mot qu'ont inventé ceux qui étaient contre les progressistes pour le leur mettre dans la tête.

De nos jours, nous assistons à une compétition pour sélectionner qui peut aller le plus vite pour plaire au plus grand nombre de personnes possibles, et démolir derrière lui tout ce qui n’entre pas dans son idée de progrès. Sans consulter le citoyen, sans essayer de comprendre, de sentir. Sans donner d'opportunité à l'art et à ceux qui le voient où ils veulent le voir. Parce que, ne l’oublions pas, sur l'art il n'y a rien d'écrit.

Nous voulons brûler rapidement des étapes, générer des tabous inexistants, des conflits d'intérêts et exclure ces personnes qui choisissent librement d’assister à ce qui leur semble bon.

Aujourd'hui, certains essaient de couper les ailes de la liberté, les ailes de ce moineau qui depuis ces dernières décennies volait haut, mais qui chancèle aujourd'hui dangereusement. S’il nous a été si difficile d'obtenir qu'il se mît à voler, il est de notre responsabilité de garantir qu'il continue à le faire. Et l’unique revendication est, comme dit la chanson, "Libérté sans colère, liberté".

Si j’aime la tauromachie, c’est qu'elle symbolise une petite ouverture par laquelle se respire l'air frais de la réalité qui nous définit comme êtres humains. Notre réalité la plus pure n'est pas autre que naître et mourir, souffrir, répandre le sang, s’exposer, transiger, se lever et combattre. Nous respirons et notre cœur bat. Nous vivons, et mourons.

La tauromachie nous rappelle qu'aujourd'hui nous sommes ombres, et que demain nous serons cendres. Elle nous instruit dans l'humilité et illustre les valeurs de la vie. Elle nous montre le chemin du sacrifice, sans lequel il n’y a ni gloire, ni victoire. Elle nous fait communier avec la vérité et nous convainc de ce qui en est différent.

Mais ce que la tauromachie nous apprend au plus haut point, c'est que le mot ART est trop grand pour que personne n'essaie de le limiter.

Les vieilles langues disent que l'art est le miroir même de l'âme. Elles disent aussi qu'il n'est pas plus qu'un mensonge qui nous rapproche de notre vérité la plus pure. Elles disent qu'existe un rituel pareil à une danse entre la vie et la mort. Entre la raison et la folie. Entre l'homme et la bête, entre le courage et l'instinct, entre l'être et le néant. Elles disent qu'il n’est pas fait de passes, ni de musique, mais de mouvements sincères, de va-et-vient de pureté, d'enchantement, de bravoure et d'émotion.

Elles disent que combattre le taureau est frôler le ciel de Madrid en flottant dans une nuage de foule qui t'acclame. Que c’est aussi odeur de cigare, de cheval et d’horloge marquant sept heures de l'après-midi.

Elles disent que c'est le sable absorbant le sang répandu, quelques mains se couvrant le visage de panique, que ce sont mouchoirs à l'air demandant gloire pour un héros. Le jeu de pile ou face qui abolit la logique, la tête froide, le cœur chaud. Le silence, le froid et la peur. La chaleur et le soleil ardent. Elles disent que c'est un paysage vibrant, qui murmure et décide entre la délectation et la panique.

Elles disent de cet art que Goya l’a peint, Dalí dessiné, Machado poétisé, Sabina mis en musique, Vargas Llosa défendu, Hemingway contemplé cigare à la main, et Pablo Picasso métamorphosé sur une toile.

Lorca a écrit dans l'un de ses tentatives les plus heureuses pour décrire la tauromachie quelle était probablement la richesse poétique et vitale de l'Espagne, et qu'il n’existait pas fête plus culturelle au monde. Maître Federico García Lorca, fusillé, certes, par ceux avec lesquels certains s'entêtent à toujours nous associer.

Elles disent que quand tu t'habilles en torero et que tu éprouves l’ocre de l’arène sous  tes pieds, tu te sens grand. Qu'aidé d'un chiffon rouge tu peux apprivoiser un fauve. Que tu vis durant un moment entre l'abîme de l’infime distance d’un faux pas et la gloire au trajet relatif du hasard, de la valeur et du talent.

Elles disent, les vieilles langues, dans une tentative de définition du combat avec le taureau, qu’il est une danse macabrement sensuelle, énigmatiquement  magique, et orgueilleusement admirable.

Elles disent que c'est un art, heureusement ou malheureusement, codé dans une langue seulement compréhensible par un petit nombre.

Merci beaucoup et bonne nuit.


[1] Le  VIIIe prix taurin du Journal ABC a été décerné, le 15 décembre 2015, à Juan Antonio Ruiz Espartaco et Alberto López Simon par l’unanimité d’un jury présidé par Javier Benjumea, et composé de  José María Álvarez del Manzano, Andrés Amorós, Albert Boadella, Juan Lamarca, José Ramón Márquez, Victorino Martín, Joaquín Moeckel, María Dolores Navarro, Pilar Vega de Anzo et notre ami François Zumbiehl. 
Ce prix leur a été remis le 24 février dernier, à Madrid, dans les locaux du journal, par le ministre de la Culture, Íñigo Méndez de Vigo.

Photo ABC - De gauche à droiteSantiago Ybarra, Catalina Luca de Tena, Alberto López Simón, Íñigo Méndez de Vigo,
Juan Antonio Ruiz «Espartaco», Javier Benjumea y Manuel Martínez Erice