« Les écoles taurines et l’éthique de la corrida »
par Yves Lebas, président de l’École Taurine du Pays d’Arles

 

Vous m’avez demandé d’introduire le thème de l’éthique dans l’enseignement de la tauromachie. Mais, vous avez pris la précaution d’accompagner l’intitulé d’un point d’interrogation. En effet, si se situer sur le terrain de l’éthique est toujours un exercice périlleux (on n’échappe pas toujours au simplisme de dire le Bien contre le Mal), penser l’enseigner est, vous l’entendrez, encore plus délicat.

Malgré cela je crois qu’il est important si non d’enseigner, en tous cas de transmettre aux apprentis toreros quelques principes éthiques dont nous pensons qu’ils leur permettront peut-être un jour « d’être torero » et en tous cas de vivre « en hommes ».

C’est Joselito qui raconte : « Ils nous apprenaient à toréer, mais nous inculquaient aussi des valeurs telles que la loyauté, le sens de l’effort, la capacité de sacrifice, le respect de nos aînés, ils nous apprenaient à conserver toujours notre dignité, combien même nous mourions de peur […]. Les valeurs que ces hommes m’ont apprises, cette manière d’être face au toro mais aussi dans la vie, continueront de me guider jusqu’à ma mort. »

Tout est dit ! Bon, j’essaierai quand même, après avoir rapidement situé le rôle des écoles taurines dans la formation des futurs toreros, de préciser le programme qu’ébauche Joselito. Avec à l’esprit une précaution obligée. Tout ceci est bien plus facile à énoncer qu’à réaliser concrètement !

 

  1. Les écoles taurines indispensables mais limitées

Même si on peut les faire remonter au règne de Ferdinand VII, les écoles taurines se développent sous leur forme actuelle dans le dernier tiers du XXème siècle. Leur raison d’être ? Faciliter l’accès de jeunes au monde taurin et rationnaliser les savoirs nécessaires à l’exercice des métiers du toréo. Elles vont progressivement remplacer une formation « sur le tas » où l’important était de « se faire remarquer » pour être pris sous l’aile protectrice d’un taurin (éleveur, apoderado, aficionado fortuné, …) !

C’est ce schéma initial que les écoles taurines vont modifier. Pour des raisons d’organisation d’accès au monde taurin, raisons sociales, économiques, juridiques, pédagogiques, institutionnelles, elles vont devenir progressivement la voie de passage obligée pour devenir torero.

Rappelons succinctement qu’elles n’ont pas, en France, de statut spécifique reconnu et obéissent à leurs propres règles de fonctionnement dans des cadres institutionnels conçus pour d’autres. Associatives, privées, municipales, autant d’écoles, autant d’histoires et autant de types d’organisation. Elles reposent sur le principe de transmission d’un savoir par des professionnels eux-mêmes formés « sur le tas » dont le savoir est aussi une expérience de vie sans qu’il existe de qualification ni de programme d’enseignement établi et systématisé. Chaque école est donc libre du contenu de son enseignement.

Si elles remplacent peu à peu les autres formes d’apprentissage, les écoles ne suppriment pas complètement le modèle antérieur. Sans doute le parcours particulier de Martin Arranz, fondateur de l’école de Madrid, et de son élève puis torero Joselito l’explique. Mais il en résulte que si les écoles taurines sont l’école primaire de la tauromachie, elles se rêvent parfois comme son université. Et reconnaissons que aficionados et professionnels ne sont pas loin de partager ce grand écart quand ils jugent des prestations d’élèves, d’apprentis, comme s’il s’agissait de professionnels aguerris ! Il leur faudrait déjà « ser torero » en même temps que « estar en novillero » !

Devenir torero est un parcours très long et difficile, une ascèse individuelle faite de mérite et de travail.  Les écoles ne proposent que de passer le seuil et franchir les premières marches. Elles sont une pépinière nécessaire, indispensable même, mais insuffisante pour assurer le terme d’un chemin soumis aux aléas de la chance, et des circonstances.

Quoiqu’il en soit, parce qu’elles posent les bases de l’édifice, la responsabilité des écoles est néanmoins essentielle dans l’apprentissage des principes qui commandent à l’exercice de la tauromachie, techniques mais aussi éthiques.

 

  1.  De quelques principes éthiques

Mais qu’est-ce que l’éthique de la corrida ? Je parle ici des valeurs éthiques que porte la corrida et non de ce que devrait être le comportement éthique des écoles taurines. C’est là un autre sujet.

Je me suis exercé à lister quelques-uns, les principaux, principes éthiques commandant au comportement que tout apprenti torero devrait, à mon sens, avoir à l’esprit avant d’engager le paseo.

Je les ai rassemblés autour d’une notion qui me paraît les contenir tous, le respect. Le respect de l’autre, le respect de soi, le respect des règles communes.

  1. Le respect de l’autre

Respecter l’autre c’est d’abord le reconnaître, le considérer comme complice mais aussi différent qu’il soit adversaire (le toro), concurrent (le torero) ou juge (le public et la Présidence).

  1. Le toro

Si la corrida est l’affrontement esthétique d’un homme et d’un animal devant conduire à la mort digne de cet animal, il est essentiel de s’assurer que l’animal l’affronte dans la plénitude de ses facultés. D’où le refuse de toute manipulation avant son arrivée en piste.

Pourtant, en tant qu’éducateur, je suis aussi confronté à la nécessité de ne pas mettre en danger indûment l’intégrité physique de jeunes élèves. Et je ne suis ni choqué ni scandalisé si l’on « arrange » les cornes du novillo avant une classe pratique voire une NSP. Il faut savoir distinguer un jeune en formation d’un professionnel.

Il y a une deuxième exigence, plus délicate à mesurer. Le respect de l’animal dans le combat lui-même. Le torero doit dominer son adversaire et en même temps le mettre en valeur, ne jamais chercher à l’humilier. L’équilibre est parfois difficile à atteindre, et nous avons chacun notre propre mesure de cet équilibre. La tendance actuelle de certains toreros à exprimer leur toro comme un citron, à lui faire faire des pirouettes au point de faire perdre de vue le danger de l’animal et paraître confondre l’art de toréer avec le dressage me dérange. Jusqu’où le principe éthique s’applique ? Jusqu’où la préférence esthétique intervient ?     

             b. Le torero

Si on est seul devant le toro, on ne torée pas seul. On a besoin d’aides, banderilleros, picadors, mozos, … en même temps que l’on se confronte à d’autres toreros, concurrents. Il est essentiel d’apprendre que le danger commun oblige à respecter également tous ceux qui se confrontent à ce même danger. La solidarité dans l’arène entre toreros est un principe qui ne souffre aucune exception et avec lequel personne ne saurait transiger.

Pour autant cette solidarité doit-elle s’étendre au-delà de l’arène ?

c. Le public / la Présidence

Public et Présidence sont dans la corrida les juges ultimes de la prestation fournie par torero et toro. Or, on le sait, ce jugement est subjectif et peut obéir à des critères contestables.

Eh bien, il nous faut apprendre à nos jeunes à toujours respecter et accepter le verdict, même et surtout lorsqu’il leur paraît injuste (en général à leur détriment… dans le cas inverse il leur semble moins injuste !).

Accepter ce jugement public ne doit pas empêcher de le relativiser en privé. Pour en mesurer la portée (« ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ») et parce que celui qui doit vraiment apprécier le résultat c’est le torero lui-même : il n’y a ni victoire ni défaite finale dans la corrida.

  1. Le respect de soi

En effet, la vérité du toréo est aussi la vérité de chaque torero. Si le torero doit respecter l’autre, l’artiste se doit d’être fidèle à lui-même. Je ne rappelle cela que pour souligner que les écoles doivent permettre à chaque élève de trouver son propre langage taurin, l’aider à exprimer ce qu’il désire se dire et nous dire. C’est en laissant chaque élève affirmer sa personnalité qu’on l’amènera à ce respect de soi qui est aussi nécessaire que celui de l’autre.

Plus concrètement, devenir torero suppose une discipline de vie physique et morale exceptionnelle. Armer les apprentis toreros pour ce parcours dans la durée est évidemment une nécessité. Deux exemples, la discipline physique et du savoir vivre et la question de la peur et du courage.

  1. École du « savoir vivre »

Premier instrument du torero, un corps en bon état de fonctionnement est une nécessité qui exige une hygiène de vie stricte à laquelle on doit veiller.

Cela a l’air un peu suranné, mais au-delà de l’entraînement physique, la propreté, la tenue, la capacité à se concentrer sont autant d’exigences physiques et morales qui font partie de la discipline tauromachique

  1. Maîtriser sa peur

Le courage est une vertu indispensable pour toréer. Il est banal d’entendre les gamins se chambrer en se reprochant leurs peurs de « sortir » dans l’arène. L’important pourtant n’est pas de ne pas avoir peur, de la nier, mais d’y faire face et la surmonter en « conservant sa dignité ». Pour cela les écoles taurines doivent donner les moyens techniques de maîtriser le danger.

Si cette maîtrise de la peur est celle qui conduit les plus grands toreros à explorer les limites de l’art taurin, là où « un pas en avant c’est l’homme qui meurt mais un pas en arrière c’est l’art qui meurt », cette exploration ne relève pas des écoles taurines.

  1. Le respect du Règlement

Le règlement taurin est le recueil des règles communes dont le respect doit assurer la dignité de l’évènement tauromachique et de tous ses participants. C’est dire que les jeunes toreros doivent le connaître. Et j’ajouterai qu’il n’est pas inutile que les écoles et les organisateurs aussi qui doivent veiller à leur application et leur respect. Reconnaissons que ce n’est pas toujours facile…

D’autant que le règlement aussi donne matière à discussion. Rappelons-nous le cas de ce même torero qui a réagi de deux manières différentes à une même situation.

A quelques semaines d’écart il s’est retrouvé devoir tuer un toro dont le public et l’éleveur demandaient la grâce que le Président refusait. Et cela face au même Président. La première fois il a suivi la demande majoritaire et refusé de porter l’estocade laissant sonner les trois avis et la vie sauve au toro. Il a du payer une amende. La seconde fois il a obéi à la Présidence s’obligeant à assurer une mort digne au toro en portant une grande estocade efficace.

Je me garderais bien de vous dire laquelle des deux attitudes est la plus conforme à l’éthique taurine. Ou peut-être les deux le sont-elles, fidèles à l’appel au libre-arbitre que recèle la corrida ?

Cette capacité à questionner la vérité du moment, à accepter que l’équation taurine (comment dominer une bête et tirer de la beauté de cette domination) contienne plusieurs (de multiples) réponses n’est-ce pas aussi ce qui fait la grandeur et le charme de la corrida ? Ainsi Bergamin écrit-il un jour « L’art de Birlibirloque » pour dénoncer l’extravagance de Belmonte et plusieurs décennies plus tard « La solitude sonore du toreo » pour célébrer la révolution belmontine !