11 mai 2009

Le taureau ressent-il la douleur durant le combat ? ( Reproduit avec l'aimable autorisation du traducteur, Marc Roumengou )

En préambule

Mise au point au sujet des mots douleur et souffance

Dans le programme des VIe Journées sur le Bétail de Combat (Pamplona 21 & 22.11.2008), la communication du professeur Juan-Carlos Illera del Portal était annoncée sous le titre de : ¿Sufre el toro durante la lidia ? (Le taureau souffre-t-il durant le combat ?) . Lors de son intervention, les premières paroles de l’auteur ont été pour dire qu’il y avait une erreur dans le programme et que le titre exact était : ¿Siente el dolor el toro durante la lidia ? (Le taureau ressent-il la douleur durant le combat ?). J’apporte cette précision parce que, tant dans la presse espagnole que française, des compte rendus de la recherche en cause emploient plus ou moins souvent le mot souffrance au lieu de douleur. C’est une confusion qui n’a pas été commise dans la traduction de la communication du professeur Illera publiée dans le n° 25 (avril 2009) de En Traje Velazqueño et reprise ci-dessous… Sur la différence de sens qu’il y a entre les deux mots douleur et souffrance, j’ai d’ailleurs écrit une chronique intitulée Douleur ou souffrance / Humaine et animale qui a été publiée dans Ruedos y toros en octobre 2001, dans El Quite en janvier 2002, et dans En Traje Velazqueño en avril 2007, tant dans le numéro normal que dans le numéro spécial destiné à diverses personnalités, ainsi que sur ce cite dans les pages appartenant au F.T.M.R. Voir en cliquant ici.

Ce qui suit a été publié dans : En Traje Velazqueño n° 25, avril 2009

Cest la traduction d’une communication faite par le professeur Juan-Carlos Illera aux VIe Journées sur le Bétail de Combat Pamplona, 21 & 22novembre 2008). Les lecteurs de notre magazine n’étant pas des chercheurs, j’ai supprimé toutes les références à d’autres auteurs ainsi que la bibliographie.

MARC ROUMENGOU Mai 2009

LE TAUREAU RESSENT-IL LA DOULEUR DURANT LE COMBAT ?

Juan-Carlos Illera del Portal

I. INTRODUCTION Les bovins de combat possèdent une série de particularités qui rendent pratiquement impossible leur comparaison avec d’autres espèces ou races animales. Ils sont élevés pour faire preuve de bravoure, de combativité et de force durant le combat. Tout cela implique, de la part des éleveurs, une sélection et une conduite de l’élevage spéciales, dessinées spécialement pour ces animaux et selon l’expérience de beaucoup d’années, et même durant des générations, de la part des éleveurs qui les sélectionnent. Selon la littérature scientifique, le stress implique n’importe quel facteur qui agit à l’intérieur ou à l’extérieur, auquel il est difficile de s’adapter, et qui induit une augmentation de l’effort de la part del’animal pour maintenir un état d’équilibre du milieu interne (homeostase) et avec le milieu ambiant externe. L’adaptation au stress est une réponse neuro-endocrinienne qui affecte différents systèmes organiques, donnant lieu à des adaptations qui font front au stimuli stressant. L’objectif de notre étude a été d’étudier, d’une part, les mécanismes de réponse au stress chez le taureau de combat, d’autre part, si la réponse neuro-endocrinienne modifie le seuil de la douleur chez ces animaux.

II. MATÉRIEL ET MÉTHODES Pour cette étude, il a été utilise 180 taureaux, tous combattus à Madrid, dans les arènes de Las Ventas. Les échantillons ont été prélevés dans l’écorcherie des arènes, soit sur des taureaux normalement estoqués, soit sur des sujets renvoyés au corral après les piques ou après les banderilles. De même, il a été réalisé une étude comparative sur 40 taureaux utilisés dans des spectacles de recortadores. Pour déterminer les concentrations d’hormones dans nos échantillons, nous avons utilisé la méthode d’enzymo-immuno-analyse ELISA (Enzyme-Linked Immunosorbent Assay) pour le cortisol, et ELISA sandwich pour l’ACTH et les bêtaendorphines. Toutes les techniques ont été validées au Département de physiologie animale de la Faculté vétérinaire (Université Complutense – Madrid).

III. RÉSULTATS ET DISCUSSION

1)Les réponses au stress Comme il est impossible d’obtenir des animaux témoins, dans le cas du cortisol les données représentées dans le graphique ont été fournies par le professeur Vicente Gaudioso (Université de León).

Dosage du cortisol en nanogramme par ml à l’issue du transport chez les bovins, les novillos et les toros

Dosage de l’ACTH en nanogramme par ml à l’issue du transport chez les bovins, les novillos et les toros

Quant aux autres graphiques de résultats, faute d’avoir pu utiliser des animaux témoins puisque toute manipulation des animaux signifie un stress pour eux-mêmes, nos résultats ont été comparés avec une autre situation à laquelle sont soumis ces animaux, comme le transport aux arènes ou aux abattoirs. Pour savoir si la réponse neuro-endocrinienne du taureau de combat est égale à celle des autres races de bovins ou si elle a des caractéristiques différentes, on a réalisé une étude neuro-endocrinienne de l’axe hypothalamus-hypophyse-surrénales, analysant les principales hormones régulatrices de cette réponse neuro-endocrinienne. Ce que nous constatons en premier, c’est que le taureau [de combat] est un animal spécial du point de vue endocrinologie, car il a une réponse totalement différente de celle des autres races bovines et des autres espèces animales. En analysant les mesureurs de stress tels que l’hormone adéno-hypophysaire (ACTH – hormone adéno-corticotrope) et les hormones surrénales, tant du cortex (cortisol) que de la médullosurrénale (épinéphrine et norépinéphrine), nous sommes arrivés à constater que durant le combat, le taureau présente une libération d’ACTH et de cortisol moindre que durant le transport.

Dosage de l’ACTH en nanogramme par ml en fonction, des différentes phases de la lidia

Cela signifie que cet animal a une meilleure réponse au stress. Il est évident que le taureau subit un stress, mais avec ces analyses nous avons pu démontrer que celui-ci est significativement plus élevé au moment d’entrer dans l’arène, par exemple, qu’au point culminant de son combat.  Nous avons également pu observer l’existence de différences hormonales entre taureaux et novillos, les niveaux étant plus importants chez les seconds. Peut-être que cela est dû à ce que le novillo est un animal plus jeune et, par conséquent, moins entraîné. Nous comparons le mécanisme du stress à la physiologie de l’exercice. C’est–à-dire que plus important est l’entraînement, meilleurs seront les résultats et moindre le stress. Outre qu’il est évident que le taureau a passé plus de temps dans les pâturages, il se trouve aussi que physiologiquement parlant, les novillos pourraient n’avoir pas encore complètement développé leur système de régulation hormonale.

Nous avons comparé nos résultats obtenus sur des animaux combattus en corrida ou novillada avec [ceux obtenus sur] des taureaux de spectacles de recortadores, où les animaux ne subissent pas les piques et les banderilles, ni la mort par l’épée. Quelle a été notre surprise en constatant que les niveaux des hormones ACTH et cortisol étaient plus élevés chez ces animaux que chez ceux provenant de la corrida.

Dosage de l’ACTH en nanogramme par ml en fonction du transport , de la lidia classique, du rejoneo, du recorte, de la lidia portugaise

À la vue de ces résultats, nous pouvons indiquer en premier lieu que ces spectacles sont plus stressants pour les taureaux que le combat normal de la corrida, ce qui renforce l’hypothèse que l’entrée dans l’arène est le moment le plus stressant du combat.

2) La réponse neuro-endocrinienne modifiant le seuil de la douleur Une autre partie de notre étude fut de tenter de connaître le seuil de la douleur chez les taureaux et les novillos, par la mesure des bêta-endorphines. Il s’agit d’un opiacé endogène qui est l’hormone chargée de bloquer les récepteurs de douleur (nocicepteurs), à l’endroit où celle-ci se produit et jusqu’à ce qu’arrive un moment où cesse la sensation de douleur.

Par les résultats obtenus, nous avons constaté que chez les taureaux [de combat], le seuil de douleur est extrêmement élevé. Ce qui revient à dire que durant le combat, ils libèrent de grandes quantités de bêta-endorphines. Pendant le transport des taureaux, cette hormone est également libérée parce qu’ils sentent le stress, mais en moindre quantité, ce qui au début leur provoquera une douleur.

Dosage des bêta-endorphines en picogramme par ml à l’issue du transport chez les bovins, les novillos et les toros

Le problème est que, aucun nocicepteur périphérique n’ayant été excité — contrairement à ce qui se passe dans le combat —, l’hormone ne peut pas agir, par ce que l’adaptation au stress est moindre et la douleur ressentie par l’animal pourra être plus forte.

Dosage des bêta-endophines en picoogramme par ml en fonction, des différentes phases de la lidia

S’agissant ici une étude préliminaire et compte tenu des résultats obtenus, nous avons besoin d’approfondir davantage l’étude des mécanismes impliqués dans la régulation du stress et de la douleur. Pour cela, on va étudier les principaux organes et tissus impliqués dans ces systèmes de régulation neuro-endocrienne : système nerveux central (SNC, encéphale), hypophyse, surrénales et sang périphérique.

IV REMERCIEMENTS Au corps des vétérinaires des arènes de Las Ventas, à Madrid, pour nous avoir permis d’effectuerles prélèvements d’échantillons nécessaires à cette étude.

 

JUAN-CARLOS ILLERA Professeur titulaire de Physiologie animale Université Complutense. Madrid