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C'est
quoi, la corrida ?
Un récent débat télévisé
en France a posé la question, "La corrida, est-elle une boucherie?"
La discussion n'a pas
apporté de réponse, car en fait on parlait d'autre chose et la
question était mal rédigée. On aurait peut-être dû demander "La
corrida, n'est-elle qu'une boucherie?" Mais il m'a semblé plutôt
évident que, dans la mesure où la corrida commence avec un toro
vivant et termine en principe avec de la viande propre à la consommation,
oui, la corrida est bel et bien une boucherie.
Elle n'est pas, pour
cela, plus ignoble que le processus semblable qui a lieu dans
toutes nos villes tous les jours ouvrables. Mon père était boucher.
Je n'ai pas honte de sa profession. Mais la viande n'est en tauromachie
qu'un sous-produit. La corrida offre d'autres choses en plus.
Elle n'est certainement pas qu'une boucherie.
Elle est quoi, en fait,
la corrida?
Une réponse facile
à cette question serait de dire que la corrida est pour chaque
aficionado ce que, lui, il veut en faire. Cela est vrai. Il y
a potentiellement autant d'approches de la corrida que de spectateurs.
Mais, pour les besoins de l'esprit moderne, tellement classificateur,
on peut demander plus spécifiquement dans quelle catégorie la
corrida rentre, avec quelles autres activités elle peut être groupée.
La corrida n'est pas
au fond un sport, tous les connaisseurs en conviennent. Un des
malentendus les plus fréquents des profanes en matière taurine
est de considérer que le grand défaut de la corrida est d'être
déloyale - pas fair play - parce qu'elle oppose un toro seul à
plusieurs hommes, et parce que la lutte n'est pas à armes égales.
C'est systématiquement l'homme qui "gagne". Mais en fait il n'y
a pas de gagnant dans l'arène, dans la lutte entre toro et torero,
parce qu'il n'y a pas de doute quant au résultat. Comment serait-ce
autrement, demande-t-on.
Cependant, la corrida
a bien des liens avec le sport. Ses exécutants ont certainement
besoin d'une certaine forme physique, et une gymnastique du corps
humain joue un rôle primordial dans le toreo. Si elle avait été
inventée au vingtième siècle, la corrida aurait très bien pu comporter,
en ce qui concerne la lutte entre les toreros, un jugement chiffré,
porté par un jury d'experts. Cela est notamment le cas du patinage
artistique, que l'on a choisi d'appeler artistique en français
précisément parce qu'il s'est trouvé rangé parmi les sports. La
double classification par mérite technique et impression artistique
conviendrait parfaitement au toreo. Ce serait sans doute contre
sa nature profonde, mais on peut dire la même chose pour la danse
sur glace. En effet, l'escalafón taurin, qui est relativement
récent, et qui compte les oreilles et les queues coupées et les
grandes portes ouvertes, est une approximation à un tel système
de points. Pour ma part, je trouve que notre fiesta est tout à
fait inquantifiable dans son essence, mais voilà, c'est l'esprit
de notre temps.
Plus près de nous,
notons ausssi que la course camarguaise, qui est formalisée depuis
un siécle ou un peu moins, a pris elle aussi la forme d'un sport,
ses exécutants adoptant le costume, la tenue blanche, de bien
d'autres sportifs de l'époque. Depuis trente ans, d'ailleurs,
elle se trouve sous la tutelle du ministère correspondant, avec
son Championnat de France, ce qui n'empêche nullement l'aficionado
de réagir en fonction de la beauté et de l'émotion du raset plutôt
que du nombre de points ou du montant de la prime.
Au milieu du dix-huitième
(ou du dix-septième) siècle, par contre, le sport ne servait pas
de modèle pour d'autres activités. Quels sports existaient alors
en Espagne? Ou ailleurs? Ce n'est que quelque temps après, pendant
le dix-neuvième siècle, que les grands sports modernes se sont
dessinés. La corrida était le premier de ces spectacles de masse,
à l'air libre mais en enceinte close (et donc payants), qui sont
une des caractéristiques de notre civilisation. Là, l'Espagne,
pays soi-disant arriéré et décadent, a quand même joué un rôle
de précurseur.
Mes remerciements au
professeur Adrian Shubert pour cet aperçu.
Mais beaucoup d'aficionados
considèrent que, si la corrida n'est pas un sport, c'est surtout
parce qu'elle est un art. C'est peut-être une façon pour eux d'élever
le niveau de l'activité à laquelle il sont aficionados, de lui
donner de la dignité. Pour l'esprit moderne, l'art est sacré,
au-dessus de toute critique. N'importe quoi semble être justifié
si on peut lui coller l'étiquette d'art, même les choses apparemment
les plus bizarres. Dans ce sens, l'art a jusqu'à un certain point
remplacé la religion, mais la notion de l'art telle que nous la
manions actuellement ne date vraiment que de l'époque des romantiques
et à mon avis n'a pas encore fait ses preuves.
En tout cas, mettre
le toreo dans la même boîte que la musique, la peinture et la
poésie paraît audacieux. Il faut admettre que dans cette compagnie
la corrida fait piètre figure. Elle est imparfaite, limitée et
surtout répétitive comme aucun autre art. Comme ballet, c'est
un très mauvais ballet. Faut voir les faux pas.
Cette conception est
aussi à la racine d'une certaine dérive. L'élévation de l'art,
et de l'artiste, au-dessus de la morale, considérer que tout est
légitime si justifié par cette appellation d'art, sert à faire
pardonner de flagrantes infractions à l'éthique professionnelle
la plus élémentaire. Depuis deux cents ans, nous voyons l'artiste,
et il se voit peut-être lui-même, comme grand héros solitaire
de l'épopée humaine. Le vedettariat est partout dans notre société.
En fait, nous cherchons des héros, et nous sommes prêts à oublier
pas mal de défauts chez les candidats à ce statut. Il y a des
toreros en exercice qui, s'ils étaient avocats ou dentistes, seraient
vite radiés.
Dans l'ensemble, je
trouve qu'il n'est pas sûr que la corrida constitue un art. Il
peut y avoir de l'art dedans -manifestement certains toreros toréent
de façon plus belle que d'autres - mais dans son essence elle
est quelquechose de différent, bien au-dessus du niveau de l'art
tout simple. Surtout parce qu'il ne s'agit pas d'une représentation
d'autre chose, comme l'art conté (roman, théatre) ou encore pictural.
Comme le torero en piste a dit au comédien sur les gradins, ici
on meurt pour de vrai.
Pour moi, la corrida
est plutôt unique dans son genre. Le toreo est symbolique de toute
la vie humaine. Je voudrais bien connaître davantage de phenomènes
de cette envergure. Je ne connais que l'amour et le sexe, le boire
et le manger, qui eux aussi peuvent être imprégnés d'art, mais
qui vont loin au-delà de l'art, vers le ciel, et qui sont aussi
en deçà de l'art, faisant partie de la vie quotidienne.
Si la corrida n'était
pas plus qu'un art, elle n'aurait pas rempli ma vie, pendant près
d'un demi-siècle maintenant, comme elle l'a fait, et comme aucun
art ne l'a fait, même pas la musique, à la condition de laquelle
les autres arts sont censés aspirer.
Mais peut-être que
l'on gagnerait de la perspective sur la corrida en prenant du
recul, en la regardant de loin, et même de l'autre bout du monde.
Le toreo ne serait-il pas l'apport occidental à ce patrimoine
de l'humanité que sont les arts martiaux, avec toutes les valeurs
philosophiques que cela implique?
Mais les participants
à notre banal débat télévisé n'ont rien dit de tout cela.
Jeff
Pledge.........................................................................
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