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Francis
Wolff
Extrait
inédit du chapitre 1 du livre à paraître, le 16 mai 2007,
Philosophie
de la corrida
(éditions Fayard)
"
De nos devoirs vis-à-vis des animaux en général et des taureaux
de combat en particulier "
La corrida et ses
critiques
Dans la corrida, des hommes affrontent et tuent un animal. On
peut juger cette pratique doublement condamnable. Est-il moral
pour un homme de risquer sa vie ? Est-il moral de mettre à mort
un animal ? Pendant quelques siècles, le premier problème dominait
les esprits: un chrétien ne saurait mettre en danger une vie qui
ne lui appartient pas [1].
Condamnée par les moralistes au même titre que le théâtre, la
corrida était jugée moins futile pour le spectateur puisqu'il
y admire des vertus réelles, mais plus dégradante pour l'acteur
puisqu'il s'y s'abaisse au niveau de la bête : le combat contre
un animal avilit l'homme. Aujourd'hui, la critique s'est inversée
: le combat de l'homme dégrade l'animal ; les condamnations de
la corrida se font désormais au nom du respect dû aux animaux,
non aux hommes. C'est une attaque qu'on peut qualifier d'" animaliste
" si l'on entend par là une argumentation morale centrée sur l'animal
en général. La force grandissante de l'animalisme a une double
origine. D'un côté, la modernité a incontestablement entraîné
une augmentation des mauvais traitements vis-à-vis de nombreuses
espèces en les réduisant à l'état de marchandises ; la sensibilité
contemporaine s'émeut légitimement des conditions de vie abjectes
faites aux poulets élevés en batterie ou aux cochons privés de
lumière et d'espace, estropiés et mutilés. D'un autre côté, sous
l'influence des théories morales et juridiques anglo-saxonnes,
une bonne part de la problématique morale se trouve désormais
accaparée par le concept éthico-juridique de " droits " (" on
a le droit à ") et l'" animal " devient un nouveau sujet de ces
droits. Pourtant, avec la notion de " droits des animaux ", la
confusion s'installe : l'Animal, porteur de la " bonne nature
", devient la Victime universelle que l'homme doit protéger contre
l'Homme, porteur de la " mauvaise culture ". Tout est alors mis
dans le même sac : la chasse, la vivisection, la corrida, l'élevage
industriel, et (demain - aujourd'hui même) l'alimentation carnée
ou les chaussures de cuir. Dans ce brouhaha, on entend des voix
défendre le sort des bêtes souffrantes et d'autres voix protéger
les espèces menacées, parmi lesquelles il faudrait bientôt compter
les taureaux de combat si l'on écoutait les premières. On confond
les conditions de vie des taureaux (les meilleures possibles)
et celles des porcs (les pires), les conditions de mort des taureaux
(dans la lutte et en public) et celles des animaux d'abattoir
(ni vues ni connues), la violence du combat que mènent les taureaux
dans l'arène et l'expérimentation animale qu'on mène sur des bêtes
impuissantes, etc. Qu'il faille s'indigner de la marchandisation
du vivant, s'opposer aux supplices infligés à certaines bêtes
d'élevage industriel, lutter pour une amélioration des conditions
de vie et d'abattage de certaines espèces, on en conviendra aisément
: aucun animal n'est une chose. Mais un animal n'est pas davantage
un homme ni l'Animal en général : un moustique est un moustique,
un chat d'appartement n'est pas un tigre du Bengale, un taureau
de combat n'est ni un chimpanzé d'Afrique ni un cobaye de laboratoire.
Or c'est précisément ce que nous apprend la corrida : le taureau
n'est ni un homme ni une chose. Il n'est pas non plus l'" Animal
", victime passive et innocente. Il est une espèce animale singulière
dont les conditions de vie, et de mort, doivent respecter la singularité.
Dans le combat, l'homme n'est pas face au taureau devant une chose
qu'il peut traiter à sa guise ni devant une marchandise qu'il
peut détruire et jeter, mais face à un être vivant doté d'une
personnalité singulière, élevé dans le respect de sa nature et
tué avec l'égard dû à son être.
En effet, loin d'être
une manifestation de l'arrogance anthropocentrique vis-à-vis du
règne animal ou d'une indifférence cruelle à la souffrance, elle
est porteuse d'une éthique cohérente et respectueuse des animaux.
Si la corrida devait être un jour interdite là où elle est aujourd'hui
autorisée, ce serait non seulement une perte culturelle ou esthétique,
mais ce serait aussi une perte morale. Doublement : une dimension
essentielle de " l'être-homme " mais surtout une dimension essentielle
de " l'être-animal " disparaîtrait avec la corrida. L'interdire,
ce serait non seulement condamner à l'extinction immédiate l'espèce
animale qui en est le protagoniste, ce serait aussi priver les
hommes d'une relation irremplaçable aux animaux, celle qu'ils
ont entretenue, dans toutes les civilisations, avec les taureaux
sauvages.
La corrida n'est ni
" immoraliste " ni " amoraliste " vis-à-vis des espèces animales.
Même si elle ne diffuse pas la morale universaliste des droits
de l'homme ou l'éthique réductionniste des droits des animaux,
elle est morale. Mieux : le statut éthique du taureau dans la
corrida pourrait servir de modèle à celui que nous devons à tous
les animaux. Non pas qu'il faudrait les élever pour les combattre
comme des taureaux ! Mais le rapport de l'homme aux taureaux durant
leur vie et leur dernier combat est à bien des égards exemplaire
d'un certain respect dû à toutes les espèces. Il ne faut donc
pas demander pour la corrida une vague indulgence, il ne faut
pas la défendre comme un mal bénin, il faut la protéger comme
un bien précieux. Car, outre ce qu'elle nous révèle des taureaux
et des hommes, la corrida nous enseigne en filigrane nos devoirs
vis-à-vis de toutes les autres espèces et quelques valeurs fondamentales
pour la nôtre.
Ce que nous apprend
d'abord la corrida, c'est à être attentif à un rapport, non à
l'animal en général mais au taureau en particulier. C'est la seule
voie d'entrée possible dans la morale vis-à-vis des animaux :
penser la singularité des espèces et la spécificité des relations
qui nous lient à chacune. Inversement, le premier obstacle qu'il
faut lever pour pouvoir penser les relations entre les hommes
et les autres espèces (tant ce qu'elles sont que ce qu'elles devraient
être), est conceptuel : l'animal. L'" animal " n'existe pas. Ce
n'est pas parce qu'on dispose d'un mot pour désigner les millions
d'espèces animales (de la paramécie au bonobo, du trypanosome
à l'épagneul breton) que ce mot fera une idée. Essayez donc de
penser ce qu'il y a de commun entre le protozoaire qui transmet
la maladie du sommeil et le taureau de combat : vous aurez beau
dire que ce sont deux " animaux ", vous percevrez vite que vous
n'avez rien dit. Les astronomes grecs, de même, croyaient penser
quelque chose avec le mot " planète ", qui désignait pour eux
tous les astres " errants ", ceux qui ne se déplacent pas avec
la " sphère des étoiles fixes ". Le mot réunissait donc Mars,Vénus,
la lune et le soleil. Le concept moderne d'" animal " n'est pas
mieux formé que le concept ancien de " planète ". Il est l'effet
d'une illusion anthropocentriste : nous nous plaçons face à toutes
les autres espèces, nous les baptisons globalement du même nom
" animal ", et ce faisant nous nous établissons en maîtres et
législateurs d'une Nature dont nous ne ferions pas partie. C'est
bien ce que font les animalistes, à leur corps défendant. Ils
édictent des lois morales pour réguler la conduite que les animaux
humains devraient avoir vis-à-vis des autres, mais qui ne s'appliquent
évidemment pas à eux : allez demander aux moustiques ou aux lions
de cesser de faire du mal aux autres espèces, allez demander aux
taureaux de combat de cesser de se battre entre eux ! Alors même
qu'il croit le contraire, l'animaliste est l'anthropocentriste
par excellence. Et de surcroît incohérent. Car pour lui, l'homme
est un animal à la fois comme les autres et opposé à tous les
autres. D'un côté, il est aussi un animal, sinon il n'aurait pas
ces droits naturels que l'animaliste reconnaît aux espèces animales
en tant que telles (mais alors on se demande comment, par quelle
autorité, les autres espèces animales seront tenues de respecter
les droits de l'homme ainsi que les droits de toutes les autres
espèces animales). D'un autre côté, l'espèce humaine est considérée
comme complètement différente de toutes les autres, puisqu'elle
est la seule à avoir une conduite " criminelle " à leur égard,
et par conséquent à devoir se soumettre à des règles vis-à-vis
d'elles. C'est la contradiction fondamentale que tout animalisme.
Il veut, au nom de l'unité de la " nature ", étendre aux animaux
(au sens large, incluant l'homme) des droits qu'on ne reconnaissait
jusqu'alors qu'aux hommes; il doit pourtant limiter à l'homme
le devoir de respecter l'animal (au sens étroit, excluant l'homme).
Mais demandons-lui pourquoi l'homme agirait criminellement quand
il joue avec le taureau avant de le tuer et non le chat qui joue
avec sa proie blessée avant de la dépecer ? Faudrait-il l'en empêcher
au nom des droits des souris ? Toutes les espèces animales devraient-elles
respecter les " droits de l'animal " ? Toute la nature devra-t-elle
être pacifiée ? Et de force ? Faut-il déclarer que désormais elle
devra s'abstenir de toute conduite " cruelle " avec elle-même
? Mais alors qui fera la police ?
Non, " l'animal " n'existe
pas. Ce qui existe, c'est une extraordinaire prolixité de la vie,
avec une prodigalité non moins considérable de ce que l'on peut
appeler les espèces animales, les millions d'espèces, toutes différentes,
parmi lesquelles l'homme occupe une place singulière d'où il tient
sa capacité à reconnaître des valeurs et son pouvoir de s'imposer
des normes.
Si l'animal n'existe
pas, doit-on en conclure que nous n'avons pas à " nous soucier
" des animaux, que nous ne devons pas réguler notre conduite vis-à-vis
d'eux ? Bien au contraire. Dès lors qu'on s'est débarrassé de
ce pseudo-concept d'animal, une éthique cohérente vis-à-vis de
la nature devient possible. En effet, il serait tout aussi déraisonnable
de soutenir que nous devrions traiter tous les animaux comme des
choses ou des " machines " (y compris les chimpanzés ou les caniches),
que d'affirmer que nous devrions considérer tous les animaux également
avec le même " respect " (les loups comme les agneaux, les scorpions
comme les chats persans, les araignées comme les taureaux).
Car le problème de
la " bonne " conduite vis-à-vis des autres espèces n'est pas nouveau,
né du " progrès des mœurs ", ou d'une soudaine prise de conscience
de la communauté de nature qui nous lierait à nos amis les bêtes,
ou encore d'une extension progressive et salutaire de la sphère
des " droits naturels " (à tous les hommes, puis aux femmes, puis
aux enfants, etc.). Depuis l'Antiquité, la philosophie morale
s'est souvent posé la question : comment devons-nous régler notre
comportement vis-à-vis des bêtes ? Il en va de même des morales
populaires : tout le monde admet spontanément qu'on ne peut pas
agir sans norme vis-à-vis des espèces animales, qu'on ne mange
pas n'importe quoi ou n'importe qui, qu'on ne traite pas son bœuf,
son âne ou ses moutons n'importe comment, et surtout qu'on ne
considère pas toutes les espèces de la même façon. Les hommes
ont toujours eu, de fait, des conduites extrêmement variées vis-à-vis
des animaux, et ils ont appris à normer ces conduites selon des
valeurs différenciées : jamais le moustique n'a été mis dans le
même sac axiologique que le labrador, jamais l'animal totem ou
le compagnon de vie n'ont été confondus avec le parasite ou le
prédateur.
Cette richesse des
sentiments moraux possibles vis-à-vis des innombrables espèces
animales (combien ? deux millions ? cinquante millions?) peut
être comparée à son extrême pauvreté dans une éthique des " droits
des animaux ": l'affect qui doit déterminer toutes nos conduites
y est ramené à un seul, la compassion. Les animaux ne sont qu'un
seul être, l'animal, qui ne peut jouer qu'un seul rôle : victime.
Il est doté d'un seul mode d'être ou de rapport au monde : la
souffrance. C'est une créature souffrante, au double sens du terme
: elle pâtit, elle éprouve de la douleur. Et l'homme, bourreau
en puissance, doit la protéger contre lui-même (puisque l'animal
est défini a priori comme un être impuissant), ou éviter de la
faire souffrir (puisque l'animal, cette créature mythique, est
un être passif, qui n'a qu'une idée en tête : éviter de souffrir).
Comparons cette pauvre morale des " droits " avec la variété des
affects que les hommes peuvent éprouver à l'égard des autres espèces.
Il sont aussi différenciés que les actions communes qui les réunissent
: il y a les espèces avec qui l'on vit en compagnonnage, celles
avec qui l'on joue, celles qu'on apprivoise, celles qu'on dresse,
celles qu'on honore, parfois celles qu'on adore, il y a celles
que l'on chasse, celles qu'on combat, celles que l'on voudrait
pouvoir exterminer. La variété des formes d'amitié comme d'inimitié
est immense : anéantir l'espèce parasite, détruire l'espèce malfaisante,
écarter l'espèce dangereuse, lutter loyalement contre l'espèce
redoutable, pêcher l'espèce appétissante, etc. ; mais aussi vénérer
l'espèce sublime, glorifier l'espèce intrépide, s'identifier à
l'indomptable, entretenir le protecteur, estimer le collaborateur,
affectionner le compagnon, chérir l'ami, etc. On peut éprouver
pour les animaux presque toute la gamme des sentiments moraux
qu'on éprouve pour des hommes : amitié, attachement, respect,
admiration, ou au contraire inimitié, dégoût, crainte, effroi,
exécration, etc. Ce qui ne signifie évidemment pas qu'il faut
les traiter comme des hommes ! Mais qu'il serait absurde de n'admettre
qu'une norme morale unique et indifférenciée pour une variété
aussi large de formes de vie et de types de relation aux hommes.
Pour juger de la valeur
de la corrida, il faut donc la mettre à l'épreuve des normes morales,
infiniment variées, qui doivent guider nos conduites et nos attitudes
vis-à-vis des autres espèces animales. Ces normes peuvent être
ramenées à trois grands principes : subordonner le respect dû
à certains animaux à celui dû à tous les hommes, ajuster notre
conduite envers les animaux aux relations affectives que nous
avons avec eux, l'adapter à leur nature. La corrida fait plus
que respecter ces principes éthiques. Elle les concentre. Elle
est le modèle d'où l'on peut les déduire.
Entre deux barbaries
Le premier principe est évident : on doit " respecter " les animaux,
ou du moins certains d'entre eux, mais non à l'égal des hommes.
Seuls les hommes formulent des normes éthiques, énoncent des règles,
se soumettent à des devoirs, éprouvent ou non du respect. Ces
notions morales sont donc d'abord faites (instituées, pensées,
reconnues) par des hommes et pour des hommes. Nous avons primitivement
des devoirs vis-à-vis des autres hommes, et seulement secondairement
des devoirs vis-à-vis des autres espèces. Si nous en avons, ils
sont hypothétiques et non catégoriques : nous sommes tenus de
les respecter si seulement ils ne nous empêchent pas d'accomplir
ceux que nous avons vis-à-vis des autres hommes. Seule est absolue
la morale qui nous lie à l'humanité : à l'espèce humaine considérée
collectivement et surtout, distributivement, à tous les individus
qui en font partie. Les devoirs que nous avons vis-à-vis des autres
espèces, même les plus proches de nous, sont subordonnés à ceux
que nous avons vis-à-vis des autres hommes, même les plus lointains.
Il faut toujours et inconditionnellement sauver l'enfant inconnu
contre l'animal familier.
Or l'éthique générale
de la corrida est justement l'application, et même la codification,
de ce " principe de subordination ". Car la morale du combat se
résume à ceci : l'animal doit mourir, l'homme ne doit pas mourir.
Telle est la loi suprême. Certes, il peut arriver, exceptionnellement,
que dans une corrida, un homme meure ou qu'un animal ne meure
pas. Mais le principe est une chose, l'accident en est une autre.
La règle fondamentale de la corrida exprime une asymétrie absolue
entre les deux protagonistes du drame et un antagonisme de leurs
destins : la vie pour l'un, tantôt glorieuse tantôt sans gloire,
et pour l'autre la mort, tantôt sans gloire tantôt glorieuse.
D'aucuns s'insurgent
: voilà qui est inégal. C'est vrai. Mais c'est cette inégalité
même qui est morale en son principe. Un combat dont l'issue est
a priori fixée est injuste, plaident ses détracteurs, un affrontement
où le vainqueur est désigné d'avance n'en est pas un. C'est vrai,
la corrida n'est ni un sport de combat ni un art martial. Mais
que voudrait-on ? Que les chances de l'homme et de l'animal fussent
égales, comme dans les jeux du cirque ? Tantôt l'un meurt et tantôt
l'autre, serait-ce plus juste ? Ce serait en tout cas plus barbare.
Dans la corrida, le
taureau meurt nécessairement. Toutefois, ce n'est pas parce qu'"
il faut que la bête meure ! ". Ce serait une autre barbarie, symétrique
de la précédente. Le taureau n'est pas abattu, il est combattu.
Il meurt toujours, mais c'est parce qu'un homme en triomphe non
parce qu'il est un être naturellement impuissant. L'éthique de
la corrida est bien celle du combat, puissance contre puissance,
non la morale du sacrifice, du faible par le fort. Car le combat
de l'arène a beau être fondamentalement inégal, il est foncièrement
loyal. Le taureau n'est pas traité comme une bête malfaisante
qu'on peut exterminer ni comme le bouc émissaire qu'on doit sacrifier,
mais comme une espèce combattante qu'on doit affronter. Il faut
donc que ce soit dans le respect de ses armes naturelles. Physiquement,
les forces du taureau ne doivent pas avoir été diminuées artificiellement
ni ses cornes rognées. Moralement, l'homme doit feinter le taureau,
mais de face, jamais de dos, en se laissant toujours " voir "
le plus possible, en se plaçant délibérément sur la ligne de sa
charge naturelle - c'est ce qu'on appelle " charger la suerte
"*. Ainsi que l'a dit Angel Peralta, résumant ainsi parfaitement
l'éthique de la corrida : " toréer*, c'est tromper sans mentir
". Un combat inégal mais loyal : les armes de l'intelligence et
de la ruse contre celles de l'instinct et de la force, une feinte
de corps ou un leurre de chiffon contre une puissance démesurée
et des cornes acérées.
L'éthique de la corrida
est donc bien l'application du premier principe moral qui nous
lie aux animaux : respecter le taureau mais non à l'égal de l'homme.
Subordonner le respect dû à l'autre espèce au respect absolu dû
à la nôtre. La corrida se tient ainsi en équilibre entre deux
maux. Elle est le contraire de la barbarie parce qu'elle se situe
à égale distance de deux barbaries opposées. Si le combat était
égal, la pratique serait ignoble pour l'homme, la valeur de la
vie humaine serait réduite à celle de l'animal. Si le combat était
déloyal, la pratique serait ignoble pour le taureau, la valeur
de la vie animale serait réduite à celle d'une chose. Dans la
corrida, un homme ne lutte ni contre un homme ni contre une chose.
L'homme affronte son " autre "- au sens strict du terme, car ils
sont face à face. Un homme affronte un animal qui n'est ni un
animal comme lui, mais qui est comme lui un animal, en un combat
injuste mais loyal […]
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