Dimanche à Céret, après que Padilla eut estoqué le premier taureau, Espla ayant été blessé et emporté à l'infirmerie, la course fut interrompue pendant 45 minutes.
Gros émoi dans le public qui redoutait le pire. Des annonces peu claires et même contradictoires aggravaient les craintes et la confusion. On apprit enfin qu'Espla était hors de danger et que la longue interruption était à imputer à Padilla qui refusait dans un premier temps de toréer à cause du vent mais qui, après palabres, acceptait de reprendre sa place.

Nous avons prié Marc Roumengou, l'inflexible alguacilillo, de nous rappeler ce que prévoient les règlements et les usages dans de tels cas.

A la suite de sa complète et parfaite mise au point, pour en venir plus précisément à l'attitude de Padilla, nous donnons un lien qui renvoie à un article de "Campos y Ruedos". Cet article reproduit le témoignage de Francis Manent, Président de la course.


INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS
À PROPOS DE LA CORRIDA DU 15 JUILLET 2007 À CÉRET

Pour accéder aux notes cliquer sur les chiffres entre crochets

- Le long délai de quelque 45 mn qui s'est écoulé entre l'instant où Padilla a estoqué le taureau ayant blessé Espla et la ..reprise de la corrida
- le fait que tous les toreros aient quitté le callejón pendant ce même laps de temps,
- telle partie d'une annonce diffusée par hauts parleurs " On est en train de voir ce que l'on peut faire avec les taureaux de ..Valverde ",
- le fait aussi que le chef de l'équipe chirurgicale des arènes ait rapidement reparu dans le callejón,
..conduisent à rappeler ce que prévoient les règlements, d'une part pour le cas où un matador est blessé en cours de ..corrida, et d'autre part, quant à la suspension ou l'annulation d'une corrida du fait des conditions météorologiques.

MATADOR BLESSÉ EN COURS DE CORRIDA QUE FAIRE ?

LA RÈGLE

Reglamento [espagnol] de Espectáculos Taurinos [1]
Art. 70
6.
Si durant le combat l'un des matadors [esp. : espada] était blessé, malade, ou subissait quelque lésion, avant d'estoquer [esp. : de entrar a matar], il serait remplacé dans le reste du travail par ses collègues, par ordre rigoureux d'ancienneté. Dans le cas où cela se produirait après qu'il n'ait porté l'estocade [esp. : después de haber entrado a matar], le matador le plus ancien le remplacera, sans que courre le tour.
7. L'espada dont ce n'est pas le tour, ne pourra pas abandonner le callejón, même momentanément, sans le consentement du président.
Renvoi à l'art. 15 i) de la loi du 4.10.1991 : Sont infractions graves … De la part des professionnels taurins, l'absence injustifiée, l'abandon ou le fait d'absence sans autorisation après le commencement et avant la fin de la corrida annoncée, ainsi que toute action manifestement antiréglementaire.
Renvoi à l'art. 68.2. du REST : Tous les combattants [esp. : lidiadores] devront être aux arènes au moins quinze minutes avant l'heure prévue pour le commencement de la corrida, et ils ne pourront pas la quitter jusqu'au la complet achèvement du spectacle. […]

Règlement Taurin Municipal [2]
Art. 71.
7. Si durant le combat un matador est blessé, lésionné [sic] ou malade avant d'effectuer la mise à mort, il serait remplacé pour le reste de la " faena " par ses compagnons dans l'ordre rigoureux d'ancienneté. Dans le cas où le fait se produirait après une entrée à matar, le matador le plus ancien le remplacerait sans modification d'ordre des combats.
8. Le matador dont ce n'est pas le tour d'intervenir ne pourra abandonner le callejon, même temporairement sans le consentement du président.

COMMENTAIRE :

En gros, les deux règlements édictent les mêmes choses, sauf pour l'abandon du callejón qui, en France n'est interdit qu'aux matadors et non aux subalternes. Mais si le règlement espagnol ne prévoit pas une éventuelle modification de l'ordre des combats, c'est-à-dire de l'ordre dans lequel les taureaux seront combattus, le texte français prévoit que cet ordre ne sera pas modifié si l'accident en cause s'est produit "après une entrée a matar", il est muet sur le 1er cas, accident ou maladie survenant avant que ne soit exécutée la mise à mort. Et s'il ne dit rien, on peut prétendre qu'il sous-entend que cette modification est alors possible.
Dans le cas motivant cette chronique, la blessure ayant eu lieu avant que Luis Francisco Espla ne tente de tuer son premier taureau, Padilla (2e dans l'ordre d'alternative) estoque le premier taureau d'Espla, celui qui l'a blessé. Si tous les taureaux sortent dans l'ordre initialement prévu (numérotons les de 1 à 6 en fonction de cet ordre) et que les deux matadors restant agissent bien dans l'ordre d'alternative, les choses seront comme indiqué dans le tableau ci-dessous à la colonne "ordre initial". On peut résumer en disant que les deux matadors commenceront par toréer chacun un taureau tiré au sort par l'autre (les n° 2 et 3) ce qui est parfaitement illogique.
Au contraire, la logique veut que les 2e et 3e taureau selon l'ordre initial de sortie, permutent leur place et ainsi les deux matadors ont bien chacun les taureaux qu'ils ont tiré au sort (voir colonne "ordre changé"), Sánchez Vara héritant en outre le second taureau d'Espla, celui qui sort normalement en 4e lieu.

Matadors
Ordre initial
Ordre changé
Espla & Padilla
1. t
1. t
Sánchez
2. t
3. t
Padilla
3. t
2. t
Sánchez
4. t
4. t
Padilla
5. t
5. t
Sánchez
6. t
6. t

Si nous savons que les matadors ont bien alterné dans l'ordre d'ancienneté, ignorant l'ordre de sortie des taureaux tel qu'établi le matin après le tirage au sort, nous ne savons pas dans quel ordre ils se sont succédés cet après-midi-là à Céret.

LES USAGES :

En Espagne et en France, lorsqu'un matador est blessé, le plus ancien prend immédiatement la relève et la corrida continue à se dérouler selon les modalités réglementaires, et en tout cas, sans interruption, même momentanée.
À Toulouse par exemple, le 9 octobre 1955, les novilleros Rafael Mariscal et Antonio Palacios ont été l'un et l'autre blessés par leur premier adversaire, en début de faena de muleta. Rafael Pedrosa, le plus ancien, a immédiatement pris la suite de chacun de ses collègues ; il a toréé et tué les six novillos, sans que la novillada ait marqué la moindre pose.
Dans les cas hélas plus dramatiques de matadors tués dans l'arène ou décédés à leur arrivée à l'infirmerie, sauf erreur de ma part, la corrida n'a été définitivement arrêtée que trois fois depuis le début du XXe siècle :
- à Madrid, le 12 juin 1914 [3], où le novillero mexicain Miguel Freg fut tué par son premier adversaire (novillada arrêtée à la demande du public)
- toujours à Madrid, mais le 7 mai 1922, où Manuel Granero fut tué par le 5e taureau ;
- à Séville le 1er mai 1992, lors de la mort de José Manuel Calvo Bonichón "Manolo Montoliu", tué par le 1er taureau (la corrida a été arrêtée après le combat du second).
Mais ni pour celle de José Cubero "Yiyo" (30.8.1985), d'Ignacio Sánchez Mejías (11.8.1934), ou de José Gómez Ortega "Joselito" (16.5.1920), il n'y eut d'interruption de la corrida.

CAUSES ET CONDITIONS D'ANNULATION DE CORRIDAS :

Par le mauvais état du sol qu'elle entraîne, la pluie est depuis longtemps une cause d'annulation ou de renvoi des corridas. Le vent violent l'est également, et en règle générale, on peut considérer qu'il est plus dangereux que les conséquences de la pluie.

LA RÈGLE :

Reglamento [espagnol] de Espectáculos Taurinos :

Art. 85.
1. Quand il fait ou menace de faire mauvais temps, d'une façon pouvant empêcher le déroulement normal du combat, avant le commencement de la corrida le président recueillera l'opinion des matadors [esp. : espadas] quant à ces circonstances, les avertissant dans le cas où ils décideraient de commencer le spectacle, qu'à partir de ce moment-là il ne pourrait être interrompu que si les conditions climatologiques s'aggravaient de façon conséquente et prolongée.
2. De la même façon, une fois le spectacle commencé, s'il se voit gravement affecté par quelque circonstance climatologique ou d'autre nature, le président pourra ordonner la suspension temporaire du spectacle jusqu'à ce que s'achève cette situation ou, si elle persiste, ordonner la cessation définitive de la corrida.

Règlement Taurin Municipal
Art.86.

- En cas de mauvais temps ou de menace de mauvais temps, susceptible d'empêcher le déroulement normal de la course, le président avant que ne commence le " paseillo " demandera aux matadors leur opinion quant à la possibilité de voir le spectacle se dérouler dans des conditions normales. Il leur précisera qu'une fois commencé, celui-ci ne pourra être suspendu qu'en cas de détérioration importante des conditions météorologiques. Il sera procédé de la même façon lorsque le vent constituera par sa violence un risque grave pour les toreros. Tenant compte de l'opinion majoritaire exprimée par les matadors, le président décidera de la célébration de la course ou de son renvoi. Si une fois commencé le spectacle voyait son déroulement gravement perturbé par les conditions météorologiques oui autres, le président pourra ordonner sa suspension temporaire jusqu'à l'amélioration de la situation, ou en cas de persistance du mauvais temps, sa suspension définitive.

COMMENTAIRES :

Ici encore, on voit que les deux textes se ressemblent encore que le français s'achève sur " suspension définitive ", chose difficile à réaliser puisque la suspension est une interruption (ou une interdiction) temporaire. Dans le cas particulier, nous devons considérer que la corrida ayant commencé, c'est que les toreros et le président en étaient convenus. Et comme après la blessure de Luis Francisco Espla, la violence du vent s'est atténuée, ce n'est pas dans les conditions météorologiques que l'on pouvait trouver prétexte à décider une suspension et encore moins une cessation de la corrida.

CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DES ANNULATION DE CORRIDAS :

La décision d'annulation ou de renvoi d'une corrida a des conséquences financières pour le public - les spectateurs -, pour les toreros et pour l'organisateur, quelle que soit sa forme juridique.
Pour le public, les règlements ont prévu ce qu'il devait advenir, tandis que pour les deux autres catégories d'intéressés, nous n'avons rien su trouver. Néanmoins, nous dirons ce que nous croyons en savoir.

LA RÈGLE :

Reglamento [espagnol] de Espectáculos Taurinos
Art. 33.

3. - Les spectateurs ont droit à la restitution du montant du billet dans les cas de suspension ou d'ajournement du spectacle ou de modification du programme (esp. : cartel) annoncé.[…]
4. - Si, pour une cause non imputable à l'organisateur, le spectacle était suspendu une fois la première bête sortie du toril, le spectateur n'aura droit à aucun remboursement.

Règlement Taurin Municipal
Art..30.
3.- […] Le remplacement d'un ou plusieurs matadors …, donnera aux spectateurs le droit de demander le remboursement de leurs billets. Ce même droit leur sera également accordé en cas d'annulation ou de report du spectacle.
4. - Si le spectacle est annulé après la sortie en piste du premier animal et pour des raisons non imputables à l'organisateur, le spectateur n'aura pas droit à un quelconque remboursement.

LES FAITS :

Le public est donc intégralement remboursé si la décision de renvoi ou annulation est prise avant que le spectacle ne commence.
Pour les toreros, selon ce que je crois savoir :
- si cette même décision est prise avant le commencement du spectacle (avant le paseillo), ils sont simplement défrayés de leurs frais de voyage ;
- si elle est prise alors que le spectacle est commencé, ils sont intégralement payés, qu'ils aient ou non toréé.
D'un point purement matériel, si une telle décision doit être prise, ils ont donc intérêt à ce que ce soit une fois la corrida commencée. Cela peut influer sur leur comportement lors de la consultation préalable par le président, et également sur leurs éventuelles revendications ultérieures.
Quant à l'organisateur, on voit facilement ce qu'il doit faire dans les deux cas évoqués. Mais il faut aussi savoir que lors d'une annulation décidée alors que le spectacle est commencé, il garde pour une utilisation ultérieure les bêtes qui n'ont pas été toréées. À moins que l'éleveur n'ait inclus dans le contrat une clause imposant leur abattage lors d'une telle éventualité.

NOTA : Quelle que soit la définition "officielle " du verbe suspender, les espagnols disent et écrivent généralement qu'une corrida est suspendida lorsque son déroulement est définitivement arrêté. C'est ce qu'on lit pour les arrêts de corrida après la mort de Miguel Freg et de Granero notamment.
En bon français, suspendre est interrompre pour un temps ; le déroulement de la chose suspendue reprendra donc plus tard.

MARC ROUMENGOU - 17.VII.2007

 

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A propos de Padilla :

Voir article de Campos y ruedos