"Céret de toros 2013" a souffert de l'aboulie de l'UVTF

Les 13 et 14 juillet 2013 à Céret, presque tous les picadors ont été sifflés. Cette piètre qualité des premiers tiers restera comme le mauvais souvenir d’une feria qui a connu par ailleurs de bons moments.

Souvenir d’autant plus désagréable que traditionnellement, à Céret, les corridas commencent au premier tiers et que l’ADAC prend un soin particulier à réunir toutes les conditions pour que ce premier tiers, depuis trop longtemps en perdition ailleurs, y brille ici de son plein éclat.

Quand nous jugeons les piques depuis les gradins, nous  sommes immédiatement sensibles à la position de l’impact de la pique sur l’animal. Cette position provoque notre première réaction, positive si elle se situe dans la partie postérieure du morrillo, négative si elle se situe plus en arrière ou dans l’épaule ou dans le flanc. À Céret, cette première réaction s’est presque toujours traduite par des sifflets.
J’ouvre ici une parenthèse pour indiquer que quand le picador a mal placé sa pique et, laissant pousser le toro dans le peto, la replace plus en avant, les sifflets redoublent. J’avoue que, personnellement, je ne comprends pas ce redoublement de sifflets. Quel picador serait, en effet, capable, surtout si le toro est bravito, d’effacer d’un seul coup, dans un seul mouvement, le contact de la pique et celui du cheval ? Rectifier en replaçant la pique plus en avant constitue, pour moi, un moindre mal.

Pour bien comprendre les conséquences pouvant être désastreuses d’une pique trop en arrière pensons aux nombreuses épées qui heurtent l’os en tentant de pénétrer, au niveau du garrot, entre les apophyses de la troisième ou quatrième vertèbre dorsale et l’omoplate. Or une pique qui heurte un os entre quand même, comme si de rien n’était. Au prix de quelles, fractures, lésions, perforations ?

Depuis les gradins, nous apprécions l’action du bras droit du picador qui peut imprimer un mouvement de marteau piqueur à la pique afin de faire mieux pénétrer son butoir, mete y saca en espagnol, pompage dans notre jargon taurin, qui peut vriller par un mouvement alternatif du poignet autant que la cruceta le permet. Actions détestables qui entraînent notre forte réprobation.

Depuis les gradins, nous regardons en même temps l’action de la main gauche du picador qui, en coordination avec celle de ses jambes et du déplacement de son assiette, dirige sa monture. C’est ainsi qu’il peut la placer de manière à interdire la sortie au toro et, à un degré de tricherie supplémentaire, la faire tourner autour de lui dans le sens des aiguilles d’une montre, selon ce procédé d’enfermement coupable, appelé carioca, qui permet de prolonger exagérément la pique. Bien entendu, il arrive aux picadors de combiner, pique mal placée, pompage, vrillage, carioca... Ils ne s’en privèrent pas à Céret.

Depuis les gradins, à moins d’être très près, de disposer d’une bonne acuité visuelle et, si possible, de jumelles, nous ne distinguons pas si la pique pénètre dans le taureau règlementairement, face plane de la pyramide vers le haut ou, le contraire, arête vers le haut.

Petite digression à ce sujet, je rapporte un  dialogue qui s’est récemment noué dans le patio de cavallo d’une arène française, au moment du montage des piques, avant une corrida où la FSTF mettait en jeu un prix de 300 € au meilleur picador, entre un membre du jury et un picador, la conversation était en espagnol et écoutée des autres picadors :

«  Le juré : - Bien entendu, les piques doivent être montées à l’endroit, face plane vers le haut, et présentées dans ce sens aux toros dans l’arène.

Le picador :-  À l’endroit ou à l’envers ça revient au même !

Le juré :- Si ça revient au même, pourquoi ne pas les monter toujours à l’endroit ?

Le picador :- Oui, mais si elles sont à l’endroit nous devons meter y sacar (pomper) pour faire pénétrer le tope, et le public n’aime pas ça.

Le juré :- Ce n’est donc pas tout à fait la même chose, nous vous recommandons, si vous voulez avoir une chance de gagner le prix, de mettre la pique à l’endroit et de ne pomper dans aucun cas. »

Dans cette corrida, toutes les piques, contrôlées de la barrière, furent à l’endroit. Mais encore, pour la petite histoire, c’est le picador participant au dialogue qui remporta le prix.

A Céret, nous savons, par le délégué aux piques, que toutes les piques furent à l’endroit, malheureusement le reste ne suivit pas.

Depuis les gradins nous ne pouvons pas voir, non plus, quel est le modèle de pique utilisé. C’est pourtant ici que l’affaire de Céret va prendre sa pleine dimension.

En effet, l’ADAC est soucieuse de faire respecter le Règlement Taurin Municipal.

L’article 62 de ce règlement précise dans son alinéa 2 : Les piques, leurs hampes, ainsi que la façon de les monter devront correspondre, tant pour les corridas de toros que pour les novilladas avec picadors, aux normes et règles fixées par le Règlement des  Spectacles Taurins Espagnol.......
Elles devront être montées la face plane vers le haut, sur une hampe convexe.

Voici la traduction de l’article 64 du Reglamento Taurino Nacional, règlement toujours en vigueur à Madrid, tel qu’il apparaît au Boletín Oficial del Estado dans sa dernière rédaction de 1996 :   

Article 64.

Annexe III

1. Les piques ont la forme d'une pyramide triangulaire, avec des bords (ou arêtes) droits ; d’acier coupant et piquant et ses dimensions, vérifiées à l’escantillon (gabarit) seront : 29 mm de long pour chaque arrête par 19 mm de large pour chaque côté de la base triangulaire de la pyramide ; cette pyramide sera pourvue sous sa base d’un butoir de bois, couvert de corde encollée, débordant de trois millimètres la partie correspondante à chaque arrête, de cinq à partir du centre de la base de chaque triangle, ayant 30 mm de diamètre à sa base inférieure, 60 millimètres de long, se terminant par un croisillon d’acier fixe, aux bras de formes cylindriques, de 50 mm de leurs extrémités à la base du butoir et d’une épaisseur de huit millimètres (annexe III).

2. La hampe sur laquelle se monte la pique sera d'un bois de hêtre ou de frêne, légèrement gauchi, devant laisser l'une des trois faces qui forment la pique vers le haut, en coïncidence avec la partie convexe de la hampe,  le croisillon  étant en position horizontale, parallèle à la basse de cette face dirigée vers le haut.

3. La longueur totale de la garrocha, hampe et pique en place comprise, sera de 2,55 à 2,70 mètres.

4. Dans les novilladas piquées on utilisera des piques des mêmes caractéristiques, mais avec hauteur de la pyramide abaissée de 3 mm.
 

Céret est probablement la dernière plaza, en France, où ont été utilisées des piques règlementaires.

Si nous en croyons Laurent Giner qui siégeait au palco en qualité d’assistant, le 14 juillet, lors de la corrida des Escolar et qui fut l’un des leaders de la prestigieuse ANDA, ce « butoir de bois, couvert de corde encollée » ne plaît plus aux professionnels. Mécontents de devoir l’utiliser, ils se seraient livrés à une sorte de fronde. Voir son article paru sur Campos y Ruedos

De plus, il y précise que ce n’est pas la pique espagnole (dite encore pique de García du nom de son fabricant) qui a été utilisée cette année à Céret mais la pique Bonijol, spécialement encordée pour la circonstance... Encore un nouveau modèle !
Au cours de l’une des tertulias nocturnes qui suivent la corrida du soir, le jeune délégué aux piques cérétan a même indiqué qu’il avait surpris un picador en train d’essayer d’enlever les cordes en s’aidant d’un cutter !

Il est sûr que les picadors, cette année à Céret, semblent avoir méprisé les prix pourtant généreusement dotés que l’ADAC met en jeu et qu’ils ont ostensiblement montré un manque de bonne volonté.

Toujours lors de l’une des tertulias, le Dr Vétérinaire Pierre Sans, qui figurait au palco en qualité d’assistant lors de la novillada de Yonnet, a conforté la thèse de Laurent Giner en faisant remarquer que l’UVTF était loin de se préoccuper de la bonne application du règlement et que jamais les vétérinaires taurins n’avaient pu comparer, contrairement à ce qui avait été préalablement décidé, les effets des différents modèles de piques actuellement utilisés en France de manière concurrente au mépris du règlement taurin.

La FSTF qui suit cette affaire de la validation d’un nouveau modèle de pique depuis l’apparition de la pique andalouse ne peut que rejoindre les points de vue de Laurent Giner et du Dr Sans.

Il n’est pas inutile procéder à un petit historique :

Dès 2008, la pique andalouse étant apparue depuis 2006 et suscitant un vif intérêt polémique, certains envisageaient de l’utiliser en France. Arles assumait alors la présidence de l’UVTF… Il est intéressant de retrouver une lettre de cette présidence arlésienne à toutes les villes affiliées … C’était le premier grain d’un chapelet de vœux pieux sur le thème : faut-il choisir un nouveau modèle de pique et comment ?

Lors de l’assemblée générale de l’UVTF de décembre 2010 à Beaucaire, Alain Bonijol présentait son modèle de pique et la nouvelle direction de l’UVTF estimait qu’avant de recommander cette nouvelle pique, il était nécessaire d’effectuer des tests comparatifs sur un certain nombre de toros et novillos, de l’ordre de 50 à 100 bêtes. Ces tests seraient confiés aux vétérinaires taurins. Gérard Bourdeau, le président de l’AFVT, était présent. Il déclarait que les vétérinaires de son association étaient disposés à effectuer ce travail bénévolement.

Lors de l’AG de 2011 à Vic-Fezensac, rien n’avait été fait, la pique de Bonijol était utilisée partout où ses chevaux intervenait mais la question revenait sur le tapis et Gérard Bourdeau réitérait les offres de service de l’AFVT.

Au cours de l’AG de l’UVTF de décembre 2012 à Céret, il était constaté que Philippe Heyral avait lui aussi conçu une pique sans cordes et qu’en 2012 trois modèles de piques avaient été utilisées en France, la pique de Bonijol, la pique d’Heyral, plus rarement l’officielle, la pique espagnole avec butoir encordé.

En dépit des bonnes intentions exprimées au cours des AG de l’UVTF depuis cinq ans, jamais les vétérinaires, dans aucune ville adhérente de l’UVTF, n’ont été autorisés à examiner et comparer, sur les dépouilles des taureaux, les effets de ces différentes piques.

L’UVTF joue, vis-à-vis des pouvoirs publics et des instances judiciaires, un rôle de représentation éminent. Dans le sillage d'un bon poisson-pilote, l’Observatoire National des Cultures Taurines,  elle vole au secours de la victoire quand il s’agit, pour prendre les exemples les plus fameux, d’établir que la corrida constitue une exception cultuelle patrimoniale ou d’obtenir un arbitrage favorable du Conseil Constitutionnel quand ses adversaires attaquent notre fiesta sous l’angle d’une question prioritaire de constitutionnalité.

Par contre, elle ne joue plus son rôle le plus important qui est d’améliorer et de faire respecter le règlement taurin. Elle semble oublier que la corrida est autant, et même plus, menacée de l’intérieur que de l’extérieur, et que, pour éviter des dérives destructrices, il faut trouver le courage de veiller au respect de son éthique et savoir résister aux pressions, à plus forte raison aux dictats, de certains professionnels.

Je cite un passage  du résumé que Gérard Bourdeau a fait de la conférence qu’il a donnée le jeudi 11 avril 2013 au Cercle Taurin Nîmois :

« … Merci à l’UVTF de s’être intéressée aux travaux de l’INRA, et de nous avoir aidés financièrement et techniquement. L’étude du premier tiers est, et j’ai un peu de mal à le comprendre, plus difficile à apprivoiser, à aborder. Pourquoi ? C’est une affaire de volonté collective. Or, nous avons du mal à reconnaître, aujourd’hui dans l’UVTF les signes d’une force susceptible de diriger le monde des Taureaux.… »

Il faut se souvenir que l’UVTF nous doit sa création : Tout est parti du congrès de la FSTF, du 17 octobre 1965 à Arles. Extrait de notre historique de la Fédération rédigé par le regretté Henri Capdeville :

"Le Docteur MARC, président fédéral, écœuré de voir la corrida dégénérer un peu plus à chaque temporada et les aficionados bafoués à longueur de corrida, décida de demander l'interdiction des spectacles taurins si une action n'était pas entreprise par les seules personnes habilitées pour cela, les maires des villes Taurines. Le Docteur LAMOTHE, maire de Roquefort, présent au Congrès, conforta celle assertion concernant le pourvoir des maires en exposant aux congressistes l'action qu'il avait entreprise contre un ganadero espagnol pour "afeitado" d'une novillada "lidiée" dans sa commune. C'est alors que Monsieur PRIVAT, maire d'Arles, prit l'engagement de réunir toutes les villes taurines pour réglementer la corrida en France."

Le 13 février 1966 l'Union des Villes Taurines de France (U.V.T.F.) était créée... sous la pression de la Fédération des Sociétés Taurines de France, qui participa par la suite à l'élaboration de son règlement.

Un règlement est indéfiniment adaptable et perfectible. L’UVTF a bien voulu continuer à tenir compte dans le passé de certaines de nos suggestions et, comme je l’ai déjà indiqué  ici, elle en a adopté certaines, pour la dernière fois lors de son assemblée générale de 1998. Ça fait 15 ans ! Depuis plus rien. Et pourtant nos propositions ne manquent pas mais nous sommes baladés d’année en année sous des flots de bonnes intentions indéfiniment reportées...

Avec l’ANDA et les vétérinaires taurins nous avons toujours été demandeurs, bien sûr, de cette expérimentation qui seule aurait permis de définir, s’il y avait lieu, un nouveau modèle de pique…

Il faut bien préciser que nous ne sommes ni contre la pique de Bonijol, ni contre celle d’Heyral, ni contre celle de García, disposés à recommander l’adoption, de l’une ou l’autre pour autant qu’il nous soit démontré qu’elle présente de réels avantages par rapport aux deux autres.

Le drame est que l’UVTF laisse pourrir la situation.

Un autre drame est que les statuts de cette association sont tels que les seules sept villes dites de première et deuxième catégorie y détiennent le pouvoir tandis que les trente-huit villes de troisième catégorie, parmi lesquelles nous sommes mieux entendus et compris, s’y contentent d’un rôle de figuration.

Bravo à « Céret de Toros 2013 », fleuron taurin d'une ville de deuxième catégorie, qui permet de relancer ce débat, en espérant que, cette fois-ci, il ne retombera pas dans le je-m'en-fichisme !

Jean-Jacques Dhomps